Les relations entre la diaspora et le sionisme, avant même la création d’Israel, ont souvent été délicates, même si l’une est à l’origine de l’autre. La plupart des sionistes de la première heure ont toujours vécu dans la diaspora.
Mais les vues du sionisme sur celle-ci évoluèrent au fur et à mesure que la chimère devenait rêve, puis le rêve réalité, ou même avant.
Herzl voyait le « Judenstaat » comme la solution à l’antisémitisme. Il lui semblait que faire alya serait le choix du plus grand nombre. Les autres deviendraient des « citoyens de confession juive, pleinement assimilés à leurs nations respectives. »
Ahad Ha’am n’imaginait pas une disparition de la diaspora. Il disait :
« Nous pourrons peut-être un jour, établir un État juif, et les Juifs pourront s’y multiplier jusqu’à ce que le pays soit saturé ; mais même alors, la plus grande partie du peuple restera dispersée en terres étrangères. Rassembler nos frères dispersés des quatre coins du monde est impossible. »
Bien plus tard, Jabotinsky, alors qu’il voyait la tempête de la Shoah approcher, eut ces phrase prophétiques :
« Éliminez la Diaspora, ou la Diaspora vous éliminera sûrement. »
A la veille de l’indépendance, pour Ben Gurion, la Diaspora n’était qu’une étape transitoire et anormale de l’histoire juive qui avait vocation à disparaître. Par exemple dans cette phrase, prononcée en 1947 :
« Si l’État juif est établi, il possédera une force sans cesse croissante ; et il ne se contentera pas du statu quo. Il liquidera la Diaspora. »
Ben Gurion et Jabotinsky avaient tous deux des vues rationnelles et sobres de la réalité, aux conclusions parfois opposées, mais dans ce cas-ci proches. Jabotinsky a parlé avant la Shoah, Ben Gurion après.
Plus récemment, après le pogrom du 7 octobre, on a assisté à une résurgence d’un antisémitisme décomplexé. Il prend encore la peine de se nommer antisionisme, un dernier reflexe politiquement correct. Mais le politiquement correct devient tellement has-been ces jours-ci. On lui préfère l’authenticité, celle de la violence qu’on a longtemps contenue. Le pogrom du 7 octobre a ressuscité chez un grand nombre d’antisémites en chambre, l’espoir de voir la fin de l’Etat d’Israel. En quelque sorte, le mur de fer de Jabotinsky a cédé.
Et étonnamment, alors que le désastre du 7 octobre pourrait effrayer les candidats à l’Alya, les pensées de Ben Gurion et de Jabotinsky reviennent, cette fois-ci empoignées par une tribu qu’ils ne connaissaient pas : les messianistes. Ceux-ci écrivent des textes qui auraient fait bonne figure dans un livre de l’apocalypse encore à paraitre. On nous annonce une Shoah en Europe... Même les Juifs des Etats-Unis n’y seraient qu’en sursis. Courage fuyez – et rejoignez Israel.
Ils ne voient pour la Diaspora que 3 issues : s’assimiler complètement, réalisant la fameuse phrase de Clermont-Tonnerre « aux Juifs, tout en tant qu’individus, rien en tant que nation », faire Alya et rejoindre Israel, ou disparaitre.
Et pourtant, rarement a-t-on vu bébé jeté aussi vite avec l’eau du bain. La diaspora a un immense passé et de beaux restes. Voyons plutôt.
La diaspora, c’est deux mille ans d’histoire. Dans des lieux aussi divers que Babylone, Alexandrie, Rome, New York, Amsterdam, Vilnius, Thessalonique, Shanghai, Bombay ou Sydney.
La diaspora s’est distinguée, entre autres, dans :
· La finance : Les Juifs ont participé à la fondation d’activités aussi diverses que la compagnie des Indes orientales néerlandaise, la bourse d’Amsterdam, la banque d’Angleterre, des courtages en Asie, des banques privées américaines, et bien d’autres encore, rendant célèbres des noms tels que Montagu, Montefiore, Sassoon, Loeb, Rothschild, les Salomon Brothers, et de tant d’autres.
· La canne à sucre : les Juifs de la diaspora ont introduit la canne à sucre au Surinam et à la Barbade, les techniques de raffinage du sucre en Martinique et Guadeloupe, qu’ils avaient développées au Brésil.
· Les villes : ils sont à l’origine de villes aussi diverses que Recife au Brésil ou Mumbai en Inde, ou d’une partie de Shanghai (1800 immeubles construits par Sassoon).
· Et suffisamment d’autres exploits pour remplir plusieurs livres.
965 savants, écrivains ou hommes de paix ont reçu un prix Nobel depuis sa création. 220 d’entre eux, soit plus de 22%, avaient au moins un parent juif. L’immense majorité d’entre eux, presque 95%, n’est pas née en Israel. Si on se concentre sur la médecine, économie, physique et chimie, Israel a généré seulement 5 prix Nobel nés dans le pays, (Ciechanover, Kahneman, Yonath, Shechtman et Warshel). Vu la faiblesse du système éducatif israélien, on peut se demander s’il y en aura beaucoup d’autres.
L’histoire de la diaspora ne se résume pas à une série de pogroms, animés par un antisémitisme permanent et sans merci. Les Juifs de la diaspora ont écrit quelques-unes des plus belles pages d’histoire du peuple juif, et pas seulement du peuple juif d’ailleurs, et en écrivent encore.
Alors se pose une question : si le destin des Juifs est d’être une lumière pour le monde, quelle est cette lumière et d’où jaillira-t-elle ?
Sera-t-elle de rejoindre un pays aux barbelés technologiques, en guerre perpétuelle avec ses voisins, dirigé par un groupe aigri et revanchard ? De devenir à terme, un pays du Moyen-Orient typique, avec son despote vieillissant, ses masses religieuses fanatiques, sa corruption endémique et les conflits permanents avec les voisins ?
A moins, bien sûr, que les prochaines élections le fassent dévier de funeste destin…
Ou sera-t-elle cette lumière qui brille déjà, celle d’une diaspora citoyenne du monde, et qui, en construisant un archipel de communautés transnationales, lui fait entrevoir la lueur d’un autre futur, une autre chimère ou un autre rêve, celui d’un monde sans frontières, duquel rêvait déjà Einstein ? Einstein qui disait déjà en 1929 :
« Le nationalisme est une maladie infantile. C’est la rougeole de l’humanité. »
Un monde sans frontières, faits de différences qui se tolèrent et non qui s’excluent et se combattent ?
Dans le monde d’aujourd’hui, dont les frontières se referment comme des mâchoires, déchiré entre 3 empires dont 2 sont des autocraties et le dernier cherche à le devenir, il est difficile d’imaginer un jour ou ces frontières seront franchies sans y penser, comme aujourd’hui le Thalys entre la France et la Belgique. Un monde où nous prendrons un Thalys pour passer la soirée à Damas, venant de Tel Aviv (commencer par Beyrouth serait déjà bien). Ou les bureaux de douanes, comme celui-ci, seront visités par les classes d’école ou les touristes ?
Prenons le problème de l’autre côté , imagine-t-on vraiment que le monde, dans 200 ans, sera fait des mêmes frontières qu’aujourd’hui, avec des douaniers, des tarifs, des frontaliers, des visas et des passeports ? Et des guerres…
Poser la question, c’est y répondre.
Il est possible, bien sûr, que la dégradation géopolitique actuelle nous mène à un chaos encore plus grand, plus apocalyptique, au point de vider ces questions de leur sens pour quelques centaines d’années.
Mais considérez, je vous prie, qu’il est possible aussi que notre destin soit de survivre encore, et de voir un jour naitre ce nouveau monde, dont la diaspora serait pionnière.



