Prendre conscience de l’infinité du savoir et de la connaissance, c’est mesurer l’étendue de nos lacunes. Une vie entière, et même des dizaines, ne suffiraient pas à intégrer ne serait-ce qu’une parcelle de cette immensité. Et même si nos sens et notre cerveau limitent notre perception du réel, nous savons aujourd’hui que nous n’exploitons qu’une fraction infime de nos facultés. Être conscient de ne rien savoir ouvre le chemin vers la connaissance ; croire que l’on sait tout est le signe irréfutable de l’ignorance.
Cette conscience peut servir les projets les plus nobles, mais elle devient une arme redoutable lorsque l’humain s’en empare pour dominer les peuples en les maintenant volontairement dans l’ignorance. Car celui à qui l’on ferme l’accès au savoir est comme enchaîné dans une prison invisible. Hannah Arendt nous avait pourtant mis en garde : priver les humains de l’accès à la connaissance, c’est les enfermer dans un monde factice où la pensée elle-même devient impossible. Certaines communautés et en l’occurrence les communautés Haredit en Israël, perpétuent ce mécanisme en diabolisant le savoir profane et en imposant une vérité unique effaçant les individualités au profit d’un groupe uniforme et contrôlé. Pourtant, refuser le savoir profane, c’est trahir Maïmonide lui-même, qui voyait dans les sciences la voie vers la perfection humaine et la véritable compréhension de la Torah.
Spinoza, dans son Traité théologico-politique, dénonçait déjà l’usage du pouvoir religieux pour maintenir les peuples dans l’ignorance et les soumettre. Mais à cette époque l’obscurantisme régnait sur les sociétés et le clergé était maitre. D’ailleurs, l’école obligatoire pour tous a marqué la première étape vers l’émancipation et la démocratie. Car sans instruction pour tous, il n’y a ni égalité des droits ni liberté, c’est l’exploitation des masses par les élites. Comme l’écrivait Hannah Arendt, dans son essai La crise de l’éducation (extrait de La crise de la culture) : « L’éducation est le lieu où se décide si nous aimons assez le monde pour en assumer la responsabilité et le sauver de la ruine ».
Repenser le système éducatif israélien est devenu une urgence. Jusqu’à présent, le ton est resté complaisant, comme ce fut le cas pour le service militaire. On évoque à demi-mot un tronc commun en anglais et en mathématique, un minimum dérisoire et inacceptable, car il devrait concerner toutes les matières. Mais de la même manière que notre laxisme face aux exemptions militaires nous est aujourd’hui fatal, le laxisme éducatif nous conduit vers une urgence probablement irréversible : la fin de la démocratie.
La discrimination concernant le service militaire est une injustice, mais la discrimination concernant l’accès au savoir est une aberration et un suicide collectif. L’accès au savoir est un droit fondamental et c’est le rôle de l’État de veiller sur les enfants de la nation, de les protéger des pratiques sectaires et de leur donner les outils pour vivre dans la société de manière libre et digne.
Un tronc commun pour toutes les matières est indispensable, mais ne suffit pas. Le problème du système éducatif israélien ne se limite pas à la marginalisation des orthodoxes; la séparation entre écoles publiques religieuses et laïques fracture la société et empêche les jeunes de partager un horizon commun. Pourquoi ne pas envisager une école unique, ouverte à tous, laïcs, religieux, traditionalistes, orthodoxes, au moins jusqu’au collège, où les sensibilités seront respectées par des aménagements (options, groupes spécifiques), des cours de Torah pour les laïcs, des cours d’éducation civique pour les religieux. Car ces apprentissages ne sont pas seulement des savoirs, ils sont des clés pour se comprendre et vivre ensemble.
Des écoles qui rassemblent existent déjà en Israël et fonctionnent très bien. Pourquoi ne pas les multiplier, les renforcer et les adapter pour qu’elles deviennent la norme. En Europe, contrairement aux États-Unis où le cloisonnement est aussi de mise, les communautés juives ont choisi l’unité. En France, où j’ai grandi, les écoles juives rassemblent tous les enfants, qu’ils soient religieux, traditionnels, orthodoxes ou laïcs. Il en va de même dans les synagogues où il n’existe aucune discrimination entre les niveaux de pratique, tous partagent un même lieu, au-delà des philosophies de vie ou des degrés de religiosité. Je peux témoigner que nous vivions dans le respect et l’acceptation mutuelle. Cette expérience nous a soudés, en tant que communauté et en tant qu’êtres humains. En Israël, j’observe au contraire des fossés creusés et entretenus par le système éducatif. Mais je vois aussi que la jeunesse aspire à en sortir. Elle veut briser ces murs. Aidons-la à bâtir les ponts.
Le monde politique israélien reflète aujourd’hui cette sectorisation de la société israélienne. A la Knesset, l’éventail des partis politiques est la réplique à l’identique des clivages scolaires et communautaires. Si l’on réforme le système éducatif, le vivre-ensemble redeviendra possible, et la politique suivra. De la même manière que l’on adapte par exemple le nombre de lit des hôpitaux à l’évolution démographique, il faut aussi prendre en compte le nombre croissant d’enfants privés de perspectives à cause de la privation de connaissance. La population Haredit représente à présent 14 % de la population, soit près d’1,4 millions de citoyens. La vraie question n’est plus de savoir si le modèle éducatif cloisonné était légitime à la création de l’État d’Israël en 1948, mais de réfléchir, ici et maintenant, si un tel modèle peut encore correspondre à notre réalité, face aux enjeux présents et surtout à ceux de demain : que voulons-nous devenir ?
L’état d’urgence qui a suivi la tragédie du 7 octobre 2023 nous oblige à accomplir ce qui aurait dû être fait depuis longtemps : abolir les privilèges et les exemptions, mettre fin à l’entretien artificiel d’une population financée mais non intégrée, qui prive ses enfants de savoir et de citoyenneté. Un changement faciliterait l’intégration de tous au service militaire et protégerait Israël d’un projet d’expansion silencieuse visant à transformer progressivement les villes en bastions religieux. Car si le judaïsme n’a jamais été prosélyte ; les mouvements orthodoxes exercent une pression sur les autres juifs prônant un modèle suprême de la pratique juive. Pourtant l’orthodoxie stricte n’est qu’un courant parmi d’autres et ne saurait prétendre incarner seule l’héritage du peuple juif.
Si Israël cède à la domination des institutions rabbiniques orthodoxes, la démocratie sera en péril, les citoyens non orthodoxes s’exileront, l’armée s’affaiblira, l’économie s’effondrera et isolera le pays. L’avenir d’Israël dépend directement de sa capacité à refonder son système éducatif, afin de préserver à la fois sa cohésion sociale, sa puissance et son caractère démocratique.
En définitive, toute société se définit par la manière dont elle transmet le savoir. Fermer les portes de la connaissance, c’est condamner un peuple, les ouvrir, c’est offrir à chacun la possibilité de penser, de choisir et de contribuer au destin commun. Arendt rappelait que la politique n’existe qu’à travers la pluralité : la capacité des hommes à agir ensemble dans leurs différences. Or, comment penser la pluralité si les enfants d’Israël grandissent séparés les uns des autres, sans langage commun ni horizon partagé ?
L’avenir d’Israël ne dépend pas seulement de sa force militaire ou de son économie, mais de sa capacité à bâtir une éducation qui rassemble plutôt qu’elle ne divise, qui libère plutôt qu’elle n’enchaîne. Car une démocratie n’est jamais acquise : elle renaît sans cesse dans l’esprit de ses enfants. Et c’est seulement en leur donnant les clés du savoir que nous pourrons répondre à la question essentielle : non pas seulement ce que nous voulons défendre, mais ce que nous voulons devenir.
.



