Résumé de la conférence du Professeur Yuval Noah Harari du 19/03/2023 à l’Université Ha-Ivrit (Jérusalem)
La prise de pouvoir d’un pays peut se faire de deux façons différentes. La plus frappante se fait par le bas. Un jour, une armée s’empare de l’État et met son chef au pouvoir en renversant le gouvernement. Il y a aussi le coup d’Etat, plus silencieux, qui se fait par le haut c’est-à-dire un gouvernement démocratiquement élu qui impose des réformes anti démocratiques.
Pour savoir si une réforme est antidémocratique, il suffit de vérifier si cette réforme respecte la répartition des pouvoirs. Si la réforme donne au gouvernement les pleins pouvoirs et annule la répartition des pouvoirs, elle n’est pas démocratique.
L’unique question à se poser : Qu’est ce qui limite le pouvoir du gouvernement ?
Si une réforme ôte les limites de son pouvoir ce n’est pas une reforme mais un coup d’état.
Selon Yuval Noah Harari, il apparait qu’il faille expliquer aux israéliens ce qu’est une démocratie. Ils semblent confus et croient que la démocratie est le pouvoir absolu de la majorité et que tout est permis par le gouvernement élu, ce qui est erroné.
La démocratie est un système qui permet à une majorité de créer un gouvernement qui sera habilité à diriger le pays selon son programme de façon légitime dans un cadre précis.
Par exemple faire la guerre ou faire la paix selon le choix de la majorité, créer des routes, des hôpitaux ou bien des aéroports, prendre des décisions de politiques intérieurs et extérieures. Cependant, tout ce qui concerne les droits des citoyens est hors de ce cadre.
Par exemple si la majorité (même à 90%) souhaite exterminer un pourcentage de la population est-ce démocratique ?
Si la majorité décide de supprimer les médias de l’opposition est-ce démocratique ?
Si la majorité décide de supprimer le droit de vote a une partie des citoyens, est ce démocratique ? etc.
Il y a plusieurs raisons pour lesquelles il est dans l’intérêt de la majorité de prendre en compte l’opinion de la minorité. Premièrement car la majorité au pouvoir pourra un jour se retrouver dans l’opposition mais aussi car lors des guerres civiles, c’est très souvent la minorité qui remporte le combat, c’est donc dans l’intérêt du gouvernement en place d’ouvrir le dialogue pour aboutir à un compromis.
Puisque je parle ici (Pr Yuval Noah Harari), dans ce lieu académique je voudrais dire quelques mots sur la place des sciences académiques dans la société. La science fait des découvertes qui souvent sont mal accueillies car elles contredisent les idées de la majorité. Il n’y a pas de démocratie sans la liberté des sciences académiques. La liberté d’étudier, d’expérimenter et de publier les fruits des découvertes même si celles-ci ne sont pas au goût de la majorité. Lorsque Galilée a découvert que nous n’étions pas le centre de l’univers, cela n’a pas plu à la majorité, car cela ne s’accordait pas avec les idées de celle-ci. Si la science devait se restreindre aux cadres des idées et convictions de la majorité, le monde n’aurait pas évolué en physique, en biologie et en histoire. Car la science ne cherche pas à démontrer ce que les gens veulent entendre, mais elle recherche la vérité aussi dérangeante puisse-t-elle être.
Concernant l’organisation des pouvoirs, changer le système des pouvoirs du pays sans tenir compte de la minorité, n’est pas démocratique.
La toute-puissance de la cour suprême, n’est pas au-dessus de toute critique mais elle est aussi extrêmement mal comprise, car celle-ci a uniquement le pouvoir de refuser des lois qu’elle juge contraire aux droits de l’Homme et du citoyen et ce contrôle des lois se fait de manière ponctuelle pour des cas donnés. Elle n’a aucun autre pouvoir et ne peut pas prendre d’initiatives législatives et autres décisions.
La cour suprême ne surveille absolument pas toutes les lois et décisions de la Knesset, c’est de toute façon concrètement impossible car au minimum des dizaines de décisions sont prises chaque jour au sein de la Knesset.
La cour suprême est effectivement souvent sollicitée, dans tous les domaines car elle est l’unique instance vers laquelle il est possible de se tourner et qui est apte à prendre des décisions en cas de litige. S’il est tout à fait légitime de critiquer ou contester la cour suprême pour diverses raisons, on ne peut cependant diminuer ou annuler son pouvoir sans mettre en place d’autres instances qui auraient le pouvoir de contrôle.
Il faudrait la remplacer ou mieux encore la compléter avec d’autres instances aptes à statuer sur les lois et litiges.
Car effectivement plusieurs instances seraient souhaitables pour renforcer la démocratie israélienne qui est extrêmement fragile. Si la démocratie israélienne a survécu 75 ans c’est parce qu’un consensus national l’a respecté et n’a jamais tenté de faire basculer l’équilibre du système des pouvoirs.
Aujourd’hui en Israël un groupe de personnes veut tous les pouvoirs aux détriments des principes démocratiques et nous pouvons apprendre de cette situation deux choses :
1/ Les derniers évènements sont un signal d’alarme sur la fragilité de la démocratie israélienne. La seule instance qui protège la démocratie et les droits humains en Israël ne peut être assez forte pour nous protéger. L’idée est non pas de renforcer Bagatz (cour suprême) mais probablement de justement l’affaiblir et de multiplier les instances qui feraient office de contre-pouvoir comme c’est le cas dans de nombreux pays. Par exemple aux USA, il y a un sénat, on peut également envisager d’octroyer davantage de pouvoir à la maison du président ou bien sûr adopter pour une constitution ou même toutes ces choses ensemble.
Sans ces protections, si nous échappons cette fois à la dictature, cette situation d’ici quelques années pourrait se reproduire avec peut-être plus de force et enterrer définitivement notre démocratie.
Il est impératif de répartir les contre-pouvoirs auprès de plusieurs instances
2/ Nous avons également appris de cette actualité qu’une grande partie des Israéliens malgré l’instruction qu’ils ont reçu dans nos écoles ne comprennent pas vraiment ce qu’est la démocratie et pensent vraiment que la démocratie est le pouvoir total de la majorité. Et que la majorité peut tout faire sans aucune limite ni cadre. L’escalade catastrophique du niveau du système éducatif est un facteur déterminant qui fragilise le pays et sa stabilité.
Nous devons donc en conclure qu’il faut urgemment une réforme profonde du système éducatif israélien qui instruit réellement les enfants sur les valeurs de la démocratie, son fonctionnement et sur les principes des droits Humains et du citoyens car sans cela la démocratie ne survivra pas longtemps. C’est une certitude.
Une réforme profonde du système éducatif pour faire des Israéliens des citoyens éclairés et instruits est urgente
Je (Pr Harari) suis en faveur de l’initiative qui rassemble des universitaires pour faire entendre leurs voix sur les lois qui sont proposées par le gouvernement. Car notre unique façon d’empêcher le processus de destruction de la démocratie est le pouvoir de grève qui paralyse le pays et j’espère que cette force suffira. Ce sera dramatique à plusieurs niveaux si ceci ne suffit pas à stopper l’escalade. Je voudrais aussi dire qu’il est très important d’éviter toute violence ou action violente, car ceci ne servira pas notre objectif mais au contraire servira le camp opposé.
Je ne peux prédire ce qu’il en sera, je suis historien et j’analyse le passé. Mais je peux dire que le futur est entre nos mains aujourd’hui et nous devons nous mobiliser et agir. Les évènements des prochaines semaines seront déterminants pour les générations à venir. Pendant 75 ans il existait un équilibre interne en Israël, les prochains évènements détermineront ce que sera Israël pour les 75 prochaines années. Ce futur ne dépend pas seulement de ce que fera le gouvernement actuel du pouvoir qu’il se sera octroyé mais aussi et surtout de ce que feront avec ce pouvoir les futurs autres gouvernements.
Lien vers la conférence en hébreu :



