Déjà plusieurs semaines de manifestations qui s’amplifient, de motsash en motsash, de places qui se remplissent d’une foule qui garde un espoir tenu, l’espoir de voir Israel s’arrêter avant le point de non-retour d’un coup d’état juridique, qui nous placerait sur la route de la Hongrie, la Turquie, voire encore plus loin.
Je ne vais pas essayer ici de trouver des arguments rationnels, qui ne convainquent pas, tant l’adhésion à cette réforme, pour ceux qui ont vote Smotrich, Ben Gvir, et une partie de ceux qui ont voté Likud, est émotionnelle. Les plaidoyers d’avocats, témoignages de juges et de professeurs, les prix Nobel, les « experts » tant décriés par ceux qui n’en sont pas, rien n’y fait.
Alors je vais parler d’émotion.
Je vais parler des peurs et des espoirs, de ce qui rassemble les foules, semaine après semaine, sur les places, les rues et les ponts d’Israel, qu’ils soient des vétérans des manifestations à Balfour, ou, pour l’immense majorité, qui sortent derrière une foule de drapeaux pour la première fois, avec les vieux, les jeunes, les familles, les enfants même.
L’impression forte que nous avons tous, c’est de se battre pour l’âme même d’Israel, cet Israel qui nous a tous fait rêver.
Des rêves qui se sont réalisés.
Tout d’abord, par cette incroyable indépendance, et ce merveilleux texte lu par Ben Gurion, en pleine bataille, aboutissement du sionisme, tout en ouvrant la porte d’une réconciliation future, par ces droits égaux promis à tous sans distinction.
Plus tard, par les invraisemblables miracles de la victoire de 1948, face à 6 armées professionnelles, et de la guerre des 6 jours, 19 ans après. Même ceux qui ne croyaient pas en Dieu y ont vu la main du destin, une incroyable revanche sur la tragédie de la Shoah. Et puis, le miracle encore, la victoire arrachée des mains de la défaite, lors de la guerre de Yom Kippur.
Ben Gurion disait qu’Israel serait un pays comme les autres quand il y aurait des voleurs dans les rues de Tel Aviv, mais il se trompait. Il y a des voleurs dans les rues, et Israel est resté un pays extraordinaire, la seule démocratie du Moyen Orient, sans constitution, sans sénat même, un peu comme un boxeur qui gagnerait avec un bras lié dans le dos.
Une fois le spectre de la disparition par la défaite militaire écarté, ce pays a pu laisser libre cours à son extraordinaire créativité, apportant des solutions technologiques au monde dans tous les domaines, que ce soit la médecine, la désalinisation, l’agriculture, l’énergie… assurant une croissance économique insolente. Pas encore une lumière pour le monde, mais déjà, une lueur.
Ce sont ces rêves qui s’éclipsent devant nos yeux.
Israel sera un pays comme les autres quand, comme les autres, il succombera au populisme ou pire, quand la lumière qu’il était censé être pour le monde sera éteinte par la même vague brune (fasciste) qui frappe jusqu’aux rives européennes ou américaines. Quand le racisme y sera aussi banal qu’ailleurs. Quand, comme les autres, il s’enfermera, frileusement, dans des frontières barbelées, dans l’illusion trompeuse de l’éternité des nations.
Ce qui fait mal à tous ceux qui se retrouvent sur les places et les rues d’Israel, c’est la forte impression qu’ils se sont fait voler leur sionisme, remplacé par un régime autocratique, « majoritariste » (dictature de la majorité) ressemblant de plus en plus à ceux de nos voisins.
Cette impression est tellement forte que certains d’entre nous partent. D’autres ne créent plus leur startup en Israel, et d’autres encore ne retournent pas aux miluim. On peut réagir par la colère, mais cela ne changera pas leur décision. A long terme, le pays ne peut fonctionner sans eux.
Voilà pourquoi nous revenons, semaine après semaine, rejoindre les cohortes multiples et bigarrées qui espèrent, envers et contre tout. Il y en a de toutes les tribus d’Israel. Des pauvres, des riches, des religieux et non-religieux, car cette tribu est vaste, vaste comme le monde d’où elle est venue pour fonder ce pays. Le peuple qui se dit diffèrent est lui-même fait de différence, il y a grand risque à l’oublier.
Il est urgent, très urgent, de surseoir à cette réforme.



