Pigeons d’Israel #11
Par Yaelle Yfrah, attachée parlementaire et experte en économie et consommation, 11 novembre 2020
Avertissement : le billet est très long mais peut être lu en plusieurs fois !
C’est l’histoire d’une vache qui a été dévorée par un tigre, avec son plein consentement. Ou peut-être l’histoire de la grenouille qui voulait être aussi grosse qu’un bœuf et qui est devenue moche comme un crapaud. C’est l’histoire d’un symbole national et sioniste qui a suivi les injonctions des nouvelles normes économiques, incarné, et précédé ce qui se passe aujourd’hui de façon plus large sous nos yeux, la vente de la marque « Israël » au plus offrant, en toute indifférence et avec le plus grand cynisme.
C’est l’histoire de Tnuva et de sa rencontre avec le fond Apax.
Tnuva, en hébreu biblique, la production, ce qu’offre la terre.
Sur les pots de fromage et les cartons de lait, le logo stylisé d’une ferme, avec son toit rouge et un arbre. Tnuva c’est toute la romance du retour au travail de la terre, du paysan, ce nouvel homme juif rêvé par les sionistes depuis les usines et ateliers des villes grises d’Europe de l’Est. Tnuva, c’est un symbole massif et dominant. Alors comment diable ce fleuron de l’agriculture bleu-blanc est-il devenu une vague filiale d’une entreprise appartenant au gouvernement chinois et dont le siège est situé à Shanghai ?
L’histoire de Tnuva, c’est un peu l’histoire de Blanche-Neige. Si elle n’avait pas mordu dans la pomme empoisonnée offerte par la vilaine sorcière, elle ne se serait pas retrouvée endormie entre les mains des méchants. Et là, la sorcière, c’est le fonds Apax.
Retournons au début. Tnuva est créée en 1926 lorsque treize kibboutzim et moshavim du yishouv juif décident de centraliser leur activité de culture, de production, et de distribution de produits agricoles sous forme de coopérative, affiliée à la Histadrut. Très rapidement la coopérative s’étend, enrôle des membres, se diversifie vers d’autres produits agricoles. Dès la création de l’Etat d’Israël, tout est fait pour favoriser la production locale et soutenir le secteur agricole,partie intégrante du Mapai au pouvoir, via un système de planification de la production et de fixation des prix totalement soviétiques qui perdure jusqu’à aujourd’hui. Tnuva se lance dans la production d’œufs, de poulet, de fruits et de légumes, ouvre des supermarchés, achète des usines. En 1995, un retentissant scandale éclate dans la presse quand le quotidien Maariv révèle que pour optimiser son processus d’embouteillage, Tnuva ajoute dans son lait un produit cancérigène, interdit en Israël comme dans le monde entier. Suite à ce scandale, la société traverse des changements d’organisation, s’organise en holding. Car Tnuva n’est pas très bien gérée, ses actionnaires, plus de 600 kibboutz et moshav, ne sont pas des pros de la gestion, et puis de toute façon quand on a le monopole de la production de lait au niveau d’un pays et que l’Etat garantit les prix, pas la peine de s’embêter avec ça.
En parallèle, Tnuva est aussi un symbole d’un autre ordre. Deuxième flash-back : 1985, l’Etat d’Israël est au bord de la faillite. Népotisme, gestion calamiteuse, amateurisme, confusion entre recettes de l’Etat et argent de poche, la situation atteint un niveau tel que même le généreux Oncle Sam refuse de mettre la main à la poche sans voir en face un plan budgétaire réaliste. En une nuit, le plan est voté, et Israël, toujours accoutumée aux extrêmes, se retrouve sur la pente opposée, qui la mènera cahin caha et via bien d’autres problèmes économiques vers l’année 2003, autre tournant. Binyamin Netanyahu devient ministre des Finances, et apporte avec lui une doxa ultra-libérale tout droit importée, encore et toujours, des Etats-Unis. Cette fois-ci l’Etat c’est l’ennemi, le mammouth, qu’il faut dégraisser, à coût de coupes claires dans les dépenses. Il adopte certaines mesures salutaires qui relancent l’économie, n’hésite pas à s’affronter à la toute-puissante Histadrut, privatise les fonds de retraite d’Etat, libéralise une partie de l’économie du pays, et ce faisant fait des dégâts à long terme dans les systèmes de protection sociale, de l’éducation et de la santé, dont on voir aujourd’hui les résultats. Bref c’est tout le pays qui veut devenir performant, capitaliste, gagner de l’argent, spéculer. Les kibboutz, qui ont également traversé une très grave crise économique dans les années 1990 et 2000, ne font pas exception. En 2006, les kibboutz qui composent l’assemblée générale de Tnuva votent sa transformation en société anonyme et se mettent en quête d’argent frais et d’actionnaires qui viendront injecter des capitaux et aider la société à redevenir bénéficiaire et à rentrer dans le 21ème siècle.
Et c’est là qu’entre en scène notre sorcière, le fonds Apax. Je tire un troisième fil : Apax est un fonds de private equity, c’est à dire de capital-investissement, une entreprise qui ramasse des fonds d’investisseurs, et les investit sous forme de prise de participation dans le capital de petites et moyennes entreprises privées, c’est à dire non cotées en bourse, et en manque de financement, avec, pour les investisseurs, le but de réaliser une plus-value à la revente et de verser un maximum de dividendes entre-temps. Il existe toutes sortes de private equity et ils sont connus pour leur capacité à “siphonner” une entreprise en en tirant le maximum, souvent en y réalisant des réformes structurelles nécessaires, à y maximiser le CA et les marges, mais très souvent au détriment d’une stratégie à long terme puisque leur but est de revendre. Apax est l’un des pionniers de cette activité un peu particulière, qui consiste en gros à se balader un peu partout dans le monde pour repérer des boîtes qui ont un fort potentiel mais qui sont mal gérées ou n’en sont pas conscientes, à leur proposer de l’argent frais, tout de suite et beaucoup, puis à prendre les rênes. Et Apax est un des géants du secteur, fondé en 1972 à Londres par Sir Ronald Cohen, qui a choisi d’ouvrir une filiale à Tel Aviv, nouveau paradis du capitalisme, dès les années 90.Juste pour donner une petite idée, à fin décembre 2019 Apax gérait 50 milliards de dollars de fonds privés. Chez Apax, tous les salariés sont des “partners” chargés de suivre de près leur investissement, et évidemment intéressés à la marge qu’ils généreront pour son compte. A la tête de l’officine bleu-blanc, une véritable tueuse, Zehava Cohen, connue pour ses méthodes disons assez expéditives et autoritaires, une vraie israélienne, qui a toute la confiance des patrons du siège. Soulignons qu’Apax a la réputation dans ce milieu de vouloir récupérer ses sous et sortir des sociétés dans lesquelles il prend une participation, le plus vite possible.
En Israël, le fonds a d’abord tenté, sans véritable succès, d’investir dans la high tech, puis il a fait partie en 2005 des investisseurs qui ont racheté avec Moshe Saban et Mory Arkin la société Bezeq, puis l’ont revendue à Shaul Alovitch quatre ans plus tard avec 300% de bénéfice, Apax empochant ainsi 2 milliards de shekels, un de ses meilleurs deals mondiaux à l’époque. La dette colossale qu’a contracté Alovich pour cet achat et toutes les acrobaties financières qu’il a été amené à réaliser pour essayer de la réduire ont atterri dans le célèbre dossier 4000. Autre aspect qui deviendra une marque de fabrique d’Apax, le siphonnage de tous les profits de l’entreprise, gonflés via des augmentations de prix et un cost-killing sans pitié, sous forme de dividendes colossaux versés aux actionnaires, et d’abandon total du développement et de l’amélioration des infrastructures. Bezeq, opérateur historique et monopolistique n’investit quasiment pas dans le futur, et pour cause, il n’y a pas d’argent, il se trouve ailleurs, sur les comptes des actionnaires. Aujourd’hui Israël a dix ans de retard sur le reste des pays développés en matière d’accès à l’Internet et de câblage optique… pas la peine de chercher loin.
C’est alors que Zahava Cohen repère Tnuva et flaire une opportunité en or d’appliquer à nouveau sa méthode de prédilection : acheter à bas prix une société publique pas super-bien gérée, qui n’a pas conscience de sa valeur, en tirer le maximum en termes de dividendes et la revendre avec un profit record le plus vite possible. Les discussions s’engagent, et les propriétaires de Tnuva, kibboutz et moshav, ne font vraiment pas le poids face à cette redoutable négociatrice. Fin 2007, c’est fait, Apax, avec un autre investisseur, Meir Shamir, achète Tnuva pour 3.8 milliards de shekels. A l’époque, cette somme semble fabuleuse, mais il s’avèrera par la suite que les kibboutz ont grossièrement sous-évalué la société, se basant essentiellement sur sa valeur en termes de chiffre d’affaire et négligeant ses énormes actifs immobiliers. Les kibboutz conservent 23% des actions, mais Apax est actionnaire majoritaire et donc dirigeant de facto, avec 56% des parts. Un certain nombre de voix s’élèvent alors pour dénoncer ce bradage, ainsi que le bonus de plus de 5 millions de shekels reçu par le PDG sortant de Tnuva, Arik Reichman, pour la transaction, mais sans plus.
Ah oui j’oubliais, évidemment Apax est domicilé dans un paradis fiscal, dans les Iles Guernesey, et n’a jamais payé un shekel d’impôt au fisc israélien, la société s’est contentée de ponctionner les citoyens-consommateurs via ses prix et n’a jamais investi dans la société, bien au contraire.
Tiens tiens, on commence à voir un modèle qui se reproduit, et qui explique en partie l’augmentation spectaculaire du coût de la vie en Israël : et oui, en effet, c’est Apax et sa voracité sans limites qui sont en partie à l’origine du mouvement social de 2011, via l’augmentation du prix du cottage, dont Zehava Cohen se vantera par la suite d’avoir eu l’idée, suite à une étude réalisée pour Tnuva/Apax par le cabinet d’études Mc Kinsey qui prouvait, chiffres à l’appui, que même si Tnuva augmentait fortement le prix de certains produits laitiers, la demande ne baisserait pas. Euh oui, en fait ça s’appelle un monopole, et Apax a donné à toute la société israélienne une leçon de cartel appliquée. Le mouvement social a quand même, quel ennui, causé des dommages aux ventes de Tnuva ainsi qu’à sa réputation, et Zehava Cohen décide de s’en débarrasser au plus vite.
Et là, elle trouve en 2015 un pigeon idéal, la société chinoise Brightfood, une société basée à Shanghai, propriétaire de chaînes de supermarché et d’usines agroalimentaires, dont de nombreux dirigeants sont aujourd’hui en prison pour corruption, et à qui elle réussit à présenter des données apparemment bien plus flatteuses que la réalité. Malgré des rumeurs insistantes de malversations ou du moins d’éléments louches dans la transaction, dont le bonus de 10 millions versé au boss de la société (oui, encore), Apax revendra Tnuva à Brightfood moins de sept ans après l’avoir achetée, pour un montant de 8.6 milliards de shekels, et ce après avoir revendu la totalité du patrimoine immobilier de la société, avoir versé plus de 2.6 milliards de dividendes, et fortement augmenté les prix des produits pour pouvoir augmenter les marges et les bénéfices. Et évidemment, à chaque culbute, le syndicats des salariés de Tnuva exigera, et obtiendra, sa part, sur le prix de la vente sous forme de versement de cinq mois de salaires par salarié de la société pour prix de son accord. Les uniques critiques qui s’élèvent à l’époque sont plutôt de type souverainistes, face à la vente d’une société nationale en partie garante de la sécurité alimentaire du pays à un investisseur chinois anonyme et pas très cacher, sans vraiment s’interroger sur l’énorme hold-up réalisé par Apax en quelques années aux frais du contribuable isarélien. Les Chinois acceptent quelques compromis purement cosmétiques, comme la conservation du siège social de Tnuva en Israël, une majorité d’israéliens au directoire, et un CEO israélien. Et évidemment, pas question de toucher aux accords garantissant le maintien de la planification soviétique du marché du lait en Israël via le Commissariat au lait qui fixe les prix d’achat ET de vente du lait, ni au personnel. Le seul perdant sera évidemment le consommateur, mais il est là pour ça.
Une estimation réalisée à peine un an plus tard par la banque Morgan Stanley pour Brightfood en vue d’une éventuelle entrée en Bourse évaluera Tnuva à 5.3 milliards de shekels, soit 40% de moins que le prix d’achat. Qu’importe, Zehava Cohen a fait le job et elle est déjà loin. L’entrée en bourse finira par être annulée. Les mirifiques projets d’exportation de lait vers la Chine, les reportages TV sur l’appétit des consommateurs chinois pour les yaourts israéliens n’étaient évidemment que de la vulgaire propagande complaisamment relayée par l’ensemble de la presse pour vendre le deal sans que personne ne se rende compte de la réalité. Tout Israël, assez pathétiquement il faut le dire, s’est senti flatté, honoré, qu’une société chinoise veuille acheter un de ses fleurons agricoles. La Chine ! Je vous laisse imaginer ce qui se serait passé si les Chinois avaient voulu acheter, disons, Refael.
Ainsi Blanche-Neige a-t-elle atterri en Chine, Israël a laissé brader une des plus belles couronnes de son patrimoine agricole et industriel, et les consommateurs israéliens ont le droit, quel privilège, d’acheter, 60% plus cher que la moyenne des prix des pays de l’OCDE, leurs produits laitiers à un monopole national d’Etat qui appartient à un gouvernement étranger. Un exploit que le monde entier peut prendre comme exemple de réussite capitaliste parfaite.



