Entretien avec l’historien Georges Bensoussan
Le conflit israélo-arabe puis israélo-palestinien qui mine la société israélienne depuis 75 ans, du fait de sa singularité, est l’objet d’interprétations et de lectures erronées dont les répercutions dépassent largement les frontières du Moyen-Orient.
Depuis la création de l’État d’Israël, le monde se divise entre pro-sionistes et pro-arabes. Cette fracture qui s’accentue au fil des années est devenue un sujet de préoccupation incontournable en Occident avec, hélas, une importation du conflit par des couvertures médiatiques qui attisent les tensions et nourrissent le public d’informations orientés, mal interprétées et mal comprises par les journalistes ou reporters eux-mêmes qui se détachent difficilement des diverses influences politiques, se sentant obligés de choisir leur camp. Pourtant le schéma simpliste du gentil et du méchant, s’il est rarement pertinent, l’est encore moins pour ce conflit complexe.
Pour comprendre le présent il faut connaitre le passé. Sans analyser les processus historiques, il est impossible de résoudre les problèmes avec justesse et pertinence.
Pour y voir plus clair et mieux comprendre la complexité des enjeux israéliens nous avons eu le privilège de nous entretenir avec l’historien Georges Bensoussan à l’occasion de la sortie de son nouveau livre.
Georges Bensoussan, né en 1952 au Maroc, historien français spécialiste de l’Europe des XIXe et XXe siècle et en particulier des mondes juifs. Il écrit plus d’une vingtaine d’ouvrages sur les thèmes de l’histoire de la Shoah, de l’antisémitisme, de l’histoire du sionisme et de la fin des communautés juives en terre arabe. On lui doit, entre autres, « Histoire de la Shoah » (collection Que sais-je ? PUF, 1996, 7° édition 2022) et « Auschwitz en héritage. D’un bon usage de la mémoire (Mille et Une nuits-Fayard, 1998 puis 2003) et « Une histoire intellectuelle et politique du sionisme. 1860-1940 » (Fayard, 2002). En 2002, en coordonnant l’ouvrage collectif « Les Territoires perdus de la république » Georges Bensoussan évoque la réalité difficile de nombreux quartiers et villes de France.
Cette année il publie dans la collection Que sais-je ? ( PUF) « Les origines du conflit israélo-arabe (1870-1950) », un livre essentiel pour comprendre les circonstances historiques de la création de l’État d’Israël et, entre autres questions, pourquoi un État palestinien n’a pas vu le jour en 1948 au côté de l’État juif.
Le peuple palestinien otage de ses dirigeants et délaissé par ses frères voisins fait l’objet d’une instrumentalisation islamiste dont il peine à se défaire. Pour le peuple juif, l’État d’Israël est l’ultime sauveur de sa liberté et de sa survie après des siècles de persécutions, de pogroms et de guerres puis par la Shoah l’extinction du Yiddishland dont il ne reste que des cendres. Deux peuples pris dans les tumultes de l’histoire et qui ne peuvent compter que sur eux-mêmes.
Mais pourquoi aujourd’hui le conflit israélo-palestinien est-il si mal compris ? En quoi est-il particulier ? Georges Bensoussan revient sur les fondements historiques de ce conflit.
Les origines du conflit
Georges Bensoussan : « Contrairement aux idées reçues, le mouvement de renouveau national juif a aussi pris racine au sein de la communauté juive en terre d’Israël dont la présence fut constante tout au long de l’histoire, avec, dans un premier temps, un renouveau hébraïque dans les années 1870 qui a embrayé plus tard sur une revendication nationale. La presse hébraïque renait à partir de 1863 et le Comité de la langue hébraïque est créé en 1890, soit sept ans avant le premier congrès sioniste. Les Juifs de diaspora vont rejoindre cet embryon de mouvement national avec la première et la deuxième alya en 1881 et 1904. L’argument qui consiste à accuser les Juifs de coloniser la Palestine perd toute consistance si l’on remonte aux origines historiques du conflit. Le colonialisme, c’est l’affaire d’une puissance étrangère qui envahit un territoire avec lequel elle n’a aucun lien historique ou culturel. Or, ici, il s’agit d’une population locale attachée à cette terre par son histoire ancestrale et sa culture. Les différences culturelles marquées entre la société arabe et la société juive en Palestine vont constituer plus tard une cause majeure du conflit ».
Les Arabes musulmans, à cette époque, se dénomment eux-mêmes Syriens, englobant dans ce terme le Liban actuel, la Syrie actuelle, l’État d’Israël actuel, la Jordanie actuelle et les territoires palestiniens actuels. G. Bensoussan nous décrit le fonctionnement « clanique » de la société arabe locale, qui fonctionne à la verticale par appartenance à la famille, au village d’origine et au clan et enfin à la Oumma, la communauté des croyants et non à la nation au sens occidental. Elle sera à la fin du XIX° siècle une société traditionaliste et massivement analphabète. En parallèle, la société juive moderne issue des différentes vagues d’immigration (alyot) est marquée par la culture des Lumières. Deux sociétés donc très différentes et qui n’ont guère de codes communs pour se comprendre.
En 1916, les accords Sykes-Picot entre la France et le Royaume-Unis morcellent la région, et chacun des deux pays se réserve une « zone d’influence » ou « d’administration directe ». Les Arabes de « Palestine » se retrouvent en 1920 brutalement isolés de leurs compatriotes de Syrie. C’est alors qu’ils vont désormais se dénommer « palestiniens ».
Dans les années 1920, les affrontements et heurts prennent une tournure de plus en plus nationaliste, puis islamiste avec le nouveau Mufti de Jérusalem, Mohamed Amin al-Husseini, désigné par les Britanniques en 1921 pour son appartenance à son l’illustre et puissante famille.
Il islamise le conflit pour contrer les ambitions nationales des Juifs en Palestine. En focalisant la tension en particulier autour de Jérusalem et des lieux saints. Dès lors la problématique change de nature. L’islamisation diabolise la présence juive qu’elle accuse de vouloir détruire le Dôme du Rocher et « l’esplanade des mosquées » pour y reconstruire le troisième Temple. Une instrumentalisation qui dure jusqu’à présent.
Aujourd’hui, le discours dominant impute souvent la responsabilité du destin du peuple palestinien aux Israéliens en minimisant le refus arabe quant à la légitimité de l’existence de l’État d’Israël.
Selon G. Bensoussan, la Jordanie doit être impliquée dans la résolution du conflit, même si l’on sait qu’en 1947-1948 la Transjordanie s’était opposée à la création d’un État palestinien. Pour le moment, il semble donc exclu qu’elle accepte de s’impliquer dans un plan de paix entre Palestiniens et Israéliens. Pour l’historien, le risque est grand qu’il n’y ait de solution qu’à « chaud », à l’issue d’un conflit majeur qui pourrait hâter le dénouement de cette crise interminable.
La crise actuelle
Quel Israël pour demain ?
C’est donc dans ce contexte d’insécurité que la société israélienne s’est construite depuis 75 ans. Pourtant les défis au sein du peuple israélien ne manquent pas. Le melting pot israélien est aussi le lit de confrontations culturelles intenses qui d’ailleurs rappellent sur bien des aspects les confrontations entre Arabes palestiniens et Juifs de culture occidentale.
Des Israéliens se réclamants du sionisme de Herzl, tout en étant attachés aux racines hébraïques et bibliques et aux valeurs démocratiques, coexistent avec une autre société juive, moins nombreuse pour l’instant mais dont le poids politique est disproportionné. Une société habitée par un sionisme messianique et assez peu attentive aux priorités démocratiques telles quelles sont comprise en Occident.
La société israélienne, encore très jeune, voit ressurgir des désaccords internes qui n’ont jamais été résolus et réglés à cause, souvent, de l’intensité des dangers sécuritaires extérieurs. Cette crise socio-politique qui semble plus grave que les précédentes met en lumière le « retour du refoulé » religieux et du « refoulé ethnique ».
Sociologiquement, il met en scène une fracture classique que l’on retrouve dans un grand nombre de pays développés entre le centre et la périphérie. Le centre, ce sont les métropoles ou les quartiers centraux des villes moyennes, où se concentrent les classes moyennes bourgeoises, d’un bon niveau scolaire et culturel et dotées d’un fort capital social. De l’autre côté, ce qu’on nomme la périphérie, c’est une population longtemps délaissée, d’un bas niveau scolaire, d’un bas niveau socio-économique et habitée par un puissant sentiment d’exclusion. Avec l’amertume corrélée.
Georges Bensoussan alerte sur une évolution sociologique du pays très singulière parce que marquée par le poids démographique des haredim (17 % de la population) dont la grande majorité (mais pas la totalité, c’est important à souligner) ne s’implique pas dans la vie économique, sociale et militaire du pays. Dans un pays constamment menacé dans son existence par une nation au moins qui ne cache pas sa volonté de le détruire, le refus du service militaire est une totale aberration.
Par ailleurs, selon GB, la notion de démocratie demeure mal comprise en Israël comme ailleurs. Ce n’est pas seulement le pouvoir d’une majorité électorale, c’est aussi le respect des minorités et surtout la présence d’institutions fonctionnants démocratiquement. Enfin, le respect d’une séparation radicale des pouvoir. Bref, la démocratie est aussi un état d’esprit, un mode d’être. Pas un simple calcul arithmétique…
Selon GB, le danger du sionisme messianique de Betzalel Smotrich (entre autres) tient d’abord à ces déclarations incendiaires qui consistent à affirmer, comme il l’a fait à Paris, que le peuple palestinien n’existe pas. A quoi sert de jeter ici de l’huile sur le feu ?
Mais surtout, toute idéologie messianique est, par définition, déconnectée du réel, elle plaque l’idéologie sur la réalité. Ce faisant, elle ignore ce texte fondateur qui donne l’orientation politique de la société israélienne à construire, je veux parler de la déclaration d’indépendance du 14 mai 1948.
Pour conclure, Georges Bensoussan se montre confiant quant au dénouement de la crise socio-politique actuelle. Des oppositions oui, des déchirements graves, oui, un climat verbal d’intolérance, mais à ce jour, et malgré la durée de l’affrontement, pas de violences physiques ni débordements et, globalement, une société extraordinairement rassemblée autour de la nécessité de défendre l’État et la nation comme le montre le consensus national vécu autour des trois journées clés du souvenir de ce mois d’avril, Yom ha Shoah, Yom ha Zikaron et Yom Ha Hatzmaout.
Dans le cadre du projet Hashiva sur les définitions du sionisme.
Le sionisme selon Georges Bensoussan :





