Par Yonatan Alexandre, 7 novembre 2020
Dans les 40 dernières années, un nouveau type de concept politique est apparu. Ou plutôt réapparu, ressuscité d’un passé qu’on aurait cru oublié. Ce concept, c’est celui de mouvements ou de partis politiques basé sur l’identité, l’identité avant toute autre valeur.
Ces mouvements ont d’abord été très minoritaires, leur ressemblance avec les hordes d’avant-guerre étant encore trop effrayante. Mais tout s’oublie avec le temps, et puis ces mouvements ont réussi à se donner un « new-look », un new-look qui a d’abord séduit une frange venue des extrêmes, puis, avec le temps, les anciens électeurs de la gauche. Ceux-ci se sont sentis abandonnés par leurs partis traditionnels, trop souvent hypnotisés par un « village global », qui correspondait à leurs valeurs universelles de fraternité, mais faisait de beaucoup de leurs partisans des laissés pour compte. Fatale inattention à leurs troupes, qui les fit rejoindre l’autre camp.
L’identité n’est pas un vilain, ou dangereux mot en soi. Par exemple, je suis fier de mon identité juive, de faire partie de ce peuple qui survit à tout, présent à chaque jointure de l’histoire, souvent à ses avant-postes, et qui est revenu sur sa terre après deux mille ans d’exil, contre toute attente.
Je suis fier également de mon identité belge. Je crois sincèrement que nous avons les meilleurs chocolats du monde (meilleurs même que les suisses), la meilleure bière bien évidemment, et me demande toujours pourquoi les Anglo-saxons appellent les frites “French Fries ». Et nous sommes plutôt bons en football.
Mais il y a beaucoup de bonnes choses dont il n’est pas bon d’abuser. Aux rayons des bonnes choses, il y aussi l’alcool. On peut l’utiliser pour des fêtes, des anniversaires, pour des Kiddush, a la Havdalah, ou à Pessah. Il peut aussi détruire des vies, créer une accoutumance dont les victimes ne se défont pas.
La religion aussi fait partie des bonnes choses. En d’autres temps, curieusement ces temps dont je disais ci-dessus qu’on les croyait oubliés, Karl Marx, dans « Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel », en 1843, disait que la religion était l’opium du peuple. Dans cette vue, la religion permettait aux classes privilégiées de faire accepter au peuple une structure d’inégalité, entre autres par l’espoir d’un au-delà meilleur.
La religion n’était pas utilisée dans ce but intentionnellement. Elle était juste au bon endroit au bon moment. Aujourd’hui, la religion est devenue l’expression de notre relation au divin, et nos sociétés nous laissent libres – pour la plupart – de choisir comment nous nous adressons à Dieu, et avec quelle intensité.
Dans son excellent livre « Capital et Idéologie », Thomas Piketty examine tour a tour les structures inégalitaires par lesquelles notre histoire est passée, celles du moyen-âge, avec ses sociétés de guerriers, de prêtres et de paysans (sociétés trifonctionnelles), puis les sociétés propriétaristes du XIXème et du début du XXème siècle, qui marquèrent des records d’inégalité, records dont - coïncidence ? - le monde se rapproche à nouveau.
Coïncidence encore, nombre de mouvements identitaires – ils préfèrent s’appeler de droite aujourd’hui – réussissent le tour de force de faire voter des classes défavorisées pour des politiques très inégalitaires, en particulier de fortes réductions de taxes ou même leur suppression, ou réductions de subventions de toutes sortes, ou encore tolérance pour le capitalisme « des copains ».
Que reçoivent-ils donc en échange ?
En échange, ils reçoivent le don de l’identité. En échange, ils peuvent monter et remonter sur le podium des vainqueurs, celui des peuples qui gagnent, ceux qui réussissent, ou ceux dont le passé est le plus ancien, le plus glorieux. Chaque déception, chaque difficulté individuelle se console par la force du groupe. Toute vie pénible est supportable car noyée dans le bonheur d’appartenir à une communauté meilleure que les autres. Il y aura toujours les gloires passées, ou présentes, la victoire d’un champion ou d’une équipe, qu’on s’approprie parce que de la même tribu.
Comme dans tout processus d’accoutumance, plus les déceptions sont fortes, plus la consolation est nécessaire, et plus il est difficile de sortir de l’addiction. Si tout le monde sait que le roi est nu, lui-même ne s’en aperçoit qu’a son réveil, et la tentation de retourner au sommeil en est d’autant plus forte.
Sortir de l’addiction impose de trouver des solutions a toutes les déceptions qui poussent à se réfugier dans l’identité. C’est tout le défi des opposants de ces nouveaux mouvements.



