J’ai revu, par hasard, un extrait du film bouleversant Un sac de billes, adaptation du récit autobiographique de Joseph Joffo. Maurice et Joseph, deux enfants juifs, deux frères obligés de quitter Paris et leurs parents pour échapper aux rafles nazies.
À travers la France occupée, leur parcours est jalonné d’épreuves où ils doivent sans cesse dissimuler leur identité pour espérer survivre. À Dax, ils sont arrêtés par des soldats allemands mais, grâce à leur sang‑froid et à l’aide d’un prêtre, ils échappent à la déportation. L’intervention héroïque du prêtre est très émouvante et rappelle la place des hommes et des femmes d’Église dans la Résistance. À la fin du film, la scène de la libération de Paris montre une liesse indescriptible de la population soulagée de ne plus avoir à se cacher, mentir ou craindre les nazis. Ce récit fait écho en moi et me rappelle celui de ma grand‑mère, qui m’a souvent décrit la libération de Paris, qu’elle a vécue, comme un souvenir indélébile fait d’euphorie et de joie, des inconnus qui s’embrassent, des cris de bonheur, de la musique, des danses, une ivresse de liberté indescriptible.
Ma grand‑mère avait 17 ans durant l’Occupation. Comme les frères Joffo, elle a dû se séparer de ses parents pour se cacher. Pour sauver leurs enfants, ses parents l’ont envoyée sur les routes avec ses deux petits frères afin d’échapper aux rafles. Après un long périple et plusieurs passages clandestins à travers la campagne, ils ont atteint la région de Beaujeu, en zone libre. Ma grand‑mère y a vécu cachée et, grâce à des travaux de couture qu’elle faisait pour les villageois, elle a subvenu aux besoins de ses frères. J’ai toujours admiré son courage. À travers son histoire et celle de Joseph Joffo se dessine le destin partagé par des milliers d’autres enfants juifs.
L’actualité me saisit et fait remonter en moi le souvenir des récits de ma grand-mère, des peurs que l’on pensait révolues. Dans le climat lourd que vivent depuis plusieurs années les Français juifs, les actes hostiles se multiplient et gagnent toute l’Europe. Cette semaine une quarantaine d’adolescents français juifs de 13 à 15 ans, de retour d’une colonie de vacances en Catalogne, ont été débarqués d’un vol Vueling à Valence. Selon les témoignages, l’un d’eux avait entonné un chant en hébreu ; l’équipage a alors menacé de faire intervenir la police et, malgré le retour au calme, les agents sont montés à bord et ont contraint tout le groupe à descendre de l’avion. La responsable du groupe a été mise au sol et menottée avec brutalité pour avoir protesté contre la saisie des téléphones des enfants, et les mineurs, sous le choc, ont été livrés à eux‑mêmes dans l’aéroport.
Cet épisode s’inscrit dans une recrudescence de l’antisémitisme en Europe : rien qu’en France, 1 570 actes antijuifs ont été recensés en 2024.
Cinquante ans plus tard, cet événement rappelle tragiquement l’époque où les enfants juifs subissaient des humiliations et devaient cacher leur identité.
Transmettre et témoigner est le seul moyen que nous avons pour préserver la mémoire ; les récits de Maurice et Joseph, comme celui de ma grand‑mère, sont de véritables avertissements qui montrent à quel point la haine peut resurgir.
Nous devons combattre en masse la désinformation qui envahit l’espace public.
Soyons tous partie prenante de la lutte contre les mensonges, la déformation des faits, la haine gratuite et l’ignorance.



