Le 9 du mois d’Av, dans le calendrier juif, est le jour le plus tragique de l’année.
On le passe à jeûner, et à commémorer les heures les plus sombres de notre histoire : la destruction du temple à Jérusalem en 70 par Titus, la prise de la forteresse de Beitar en 135, et la mort de Bar Kokhba, les massacres de communautés juives par les croisés dans la vallée du Rhin en 1096, la Shoah durant la deuxième guerre mondiale. Pour accroitre encore leur attention, certains relisent des livres ou regardent des films sur ces désastres.
Mais cette année, nul effort ne fut requis pour revivre en pensée ces tragédies. C’est directement chez nous qu’elle s’invite, par les terribles photos de nos otages dans les oubliettes du Hamas, réduits à l’état de squelettes vivants. Ces images nous ramènent aux pires heures de la Shoah. Et c’était sans doute leur but.
Comme beaucoup ici, j’ai jeûné. Mais eux, il y a déjà 666 jours qu’ils jeûnent. C’est un miracle qu’ils aient survécu jusqu’ici.
Pourquoi le Hamas choisit-il de montrer ces images atroces maintenant ? Auparavant, ils ont pourtant fait des efforts pour cacher la barbarie de leurs traitements. Les otages libérés ont tous parlé de quelques jours ou semaines où on les gavait pour éviter les photos trop incriminantes.
Déroulons le film.
Depuis le pogrom du 7 octobre, Israël a gagné sur de nombreux fronts. Contre le Hamas, réduit à plusieurs groupuscules sans contact entre eux, contre le Hezbollah, dont tout l’état-major a été anéanti, et contre l’Iran, à la surprise générale, après seulement 12 jours de campagne, avec l’aide des Etats-Unis. L’octopus iranien, avec ses tentacules au Liban, à Gaza, et au Yémen, a sérieusement du plomb dans l’aile.
Mais nous sommes loin d’une victoire totale du côté du Hamas, qui survit dans ses tunnels, et en ressurgit sporadiquement. Il manque à Israël les moyens technologiques de cartographier les tunnels à distance. Et la présence des otages et des civils, sans compter l’attention obsessionnelle du monde sur toute action militaire israélienne, rend les règles d’engagement très complexes.
D’autre part, les divagations messianistes d’une partie du gouvernement crée une tentation nouvelle : celle de s’affranchir du droit humanitaire. Ils le rappellent régulièrement et leurs déclarations tournent en boucle sur Al Jezira et les médias internationaux. Ils créent un dommage immense à l’image d’Israël, d’autant plus que le premier ministre ne les dément pas.
Ce qui a conduit à – il faut être aveugle pour ne pas la voir – une famine dans certaines portions de Gaza.
Or, lorsqu’il s’agit d’Islam, l’Europe est comme anesthésiée. Les pires exactions commises en Iran ou au Yémen, qui font de centaines de milliers de morts, n’invitent que quelques lignes en quatrième page des journaux. Qui sait que l’Iran expulse, en ce moment, 4 millions d’Afghans, accusés collectivement d’être des traitres ? Mais cette apathie ne fait que renforcer les réactions violentes lorsque des musulmans meurent dans un conflit non exclusivement musulman.
Et ces images, propagées par une puissante cinquième colonne islamiste en Occident, même les alliés traditionnels d’Israël ne peuvent plus les ignorer.
Cette chaine causale entraine des reconnaissances de la Palestine qui commencent à pleuvoir, décrite par les messianistes ci-dessus comme une preuve de plus que le reste du monde est fondamentalement antisémite.
Sur le champ de bataille, le Hamas ne voit plus de raison de se cacher, et étale sa barbarie au grand jour, avec les terribles photos d’Evyatar et de Rom qui nous ont hantées lors de Tisha B’Av. Entrevoyant la victoire, il se retire même des négociations à Doha, affirmant qu’il ne reviendra que lorsque la Palestine sera un état avec comme capitale, Jérusalem. Le Hamas veut maintenant jouer son va-tout.
Razi Hamad, membre du bureau politique du Hamas, a d’ailleurs dit : « L’initiative de plusieurs pays de reconnaître un État palestinien est le résultat du 7 octobre. Nous avons prouvé que la victoire sur Israël n’est pas impossible, et que nos armes sont un symbole de l’honneur palestinien. »
En conclusion, plusieurs apprentis-sorciers ont été à la manœuvre :
Les messianistes, qui, si leur pari ne se réalise pas, auront fait d’Israël un pays paria, sauf, peut-être, si nous nous ressaisissons et les reléguons, de manière très visible, et pour longtemps, au ban de la société.
Les dirigeants occidentaux, qui croient que les valeurs humanistes sont plus universelles qu’elles ne le sont. Ces valeurs ne sont finalement, comme le décrit Yuval Harari, qu’un « mythe partagé », utile pour susciter des sociétés harmonieuses, mais loin d’être, justement, universelles. Ils pensent que des hommes de bonne volonté réunis autour d’une table finissent par s’entendre, mais ne voient pas l’absence de ce type d’hommes au Moyen-Orient.
Et donc, les hostilités vont se prolonger.
Les victimes en seront les Hamasniks, ce que j’espère. Et hélas, d’autres jeunes soldats, ainsi que d’autres victimes civiles à Gaza, ce qui dégradera encore plus l’image du pays.
A moins que d’autres évènements internationaux ne réduisent la position prééminente d’Israël en tête des journaux occidentaux. Mais nous n’en sommes pas là.



