Les guerres sont toujours des périodes où la vérité, les fables ou les mythes se côtoient. Yuval Harari parlait de « fictions partagées ». Ces fictions, qui fleurissent avec bonheur dans le brouillard de la guerre, les Juifs, qui ont souffert plus qu’à leur tour des guerres et des persécutions, les connaissent bien.
Elles touchent tous les peuples sans distinction. Prenons par exemple Jeanne d’Arc, une paysanne sans éducation, née au milieu de la campagne française, soudainement capable de monter à cheval et de mener des hommes aguerris au combat. Certains y voient encore une intervention divine. Chacun se fera son opinion.
Dans le domaine des croyances qui surgissent durant les heures les plus sombres de notre histoire, le messianisme, la croyance que l’arrivée du Moshiach, ou messie, est proche, figure en bonne place. Il y a des instants où une large minorité, ou majorité, croit vivre dans des temps « messianiques ». C’est le pari du messianisme.
Bien sûr, chaque religion a sa littérature de l’apocalypse. Celle du Judaïsme est, à tout prendre, moins volumineuse, relativement, que celle du Christianisme, elle-même moins volumineuse que celle de l’Islam, et surtout celle du Chiisme. Curieusement, on y trouve des points communs, comme Gog et Magog, qui apparaissent dans les apocalypses des 3 religions abrahamiques.
Dans l’hagiographie messianiste juive, on cherche et on trouve une série de signes précédant sa venue, faisant usage de la Gematria (numérologie juive) et incluant, liste non limitative, des massacres, des guerres ou des catastrophes naturelles. Le Moshiach est également supposé naitre un 9 Av (Tisha B’Av), une interprétation d’un texte du Talmud de Jérusalem, Brachot 2:4. Et aussi un très élégant moyen de mêler a un jour de deuil l’espoir de le voir disparaitre, ce qui est, finalement, une approche très juive.
Le Moshiach est également supposé naitre en période de grands troubles.
Il y eu de nombreux candidats Moshiach dans l’histoire juive. Mais à deux reprises, le pari du messianisme fut lourd de conséquences, du fait qu’il était largement partagé par la communauté. A chaque fois, perdre ce pari couta très cher.
En 135CE, 50 ans après la destruction du temple, les conditions de vie sont extrêmement pénibles pour les Juifs. Chasses de Jérusalem où ils ne peuvent plus se présenter, ils survivent dans de petites communautés dispersées dans le pays. A Yavne, un sanhédrin travaille à la Gemara. Le joug romain écrase le pays. Une première révolte juive amène Hadrien à changer le nom de Jérusalem en Aelia Capitolina, Aelia étant un de ses noms, pour rendre la ville plus complètement étrangère encore. Peu de périodes de l’histoire juive furent plus sombres que celle-là.
C’est dans cet arrière-plan qu’arrive Simon Bar Kokhba, qui se déclare prince, fait de l’hébreu la langue nationale, et lance l’une des plus graves rebellions contre l’empire romain, lui-même proche du faite de sa puissance. Il semble tellement sûr de lui qu’à l’heure de la bataille, il disait « Maitre de l’univers, il n’est nul besoin de nous assister, mais ne nous embarrasse pas non plus » (Jérusalem Talmud, Ta’anit 4 :5, 24b).
Rabbi Akiva, l’une des lumières de l’époque, dit « Voici le roi Messie », ajoutant encore à l’auréole de Bar Kokhba. Ses succès militaires conduisent les Romains à expédier pas moins de 8 légions en Israël, faisant de cette rébellion la deuxième la plus dangereuse pour l’empire. Mais le professionnalisme des soldats romains s’avère supérieur à la ferveur messianique. Bar Kokhba meurt à la forteresse assiégée de Betar en 135, après un siège de deux ans et demi.
La répression qui s’ensuit est féroce, et fait plus de 580,000 morts (Cassus Dio, histoire de Rome). Rabbi Akiva est écorché vivant, martyre encore commémoré à chaque 9 Av dans le rite juif. La Judée devient la Syrie Palestine – du nom des Philistins, et non, comme on essaye de le faire croire aujourd’hui, des Palestiniens. C’est Yasser Arafat qui a réutilisé ce mot, à partir des années 1970.
Plus de mille ans plus tard, en 1648, la communauté juive subit de lourds pogroms dus à Bogdan Chliemnicki, causant plus de 40,000 victimes. Plus de 300 villages sont attaques.
C’est l’année que choisit Shabbetai Tzvi, né un 9 Av à
Smyrne (Izmir aujourd’hui), pour se déclarer le Moshiach. Il déclenche aussitôt une ferveur populaire qui croit encore lorsque Nathan de Gaza, un kabbaliste lurianique, vivant en la ville éponyme, déclare en 1665 que Shabbetai Tzvi est réellement le Moshiach. Shabbetai Tzvi décide de modifier la Halacha (loi juive) et crée même une nouvelle bénédiction : « Beni soit Dieu qui a restauré ce qui était interdit ». Ubris, quand tu nous tiens…
Las, le Moshiach putatif est convoqué par le Sultan à Istanbul, et à la stupeur générale, se convertit à l’Islam en 1666. Pour la petite histoire, il y a toujours une communauté turque, les Donmeh, qui descendent des 300 familles converties au même moment, et qui continuent à croire qu’il l’est.
Sa conversion à l’Islam fut vécue comme un cataclysme. Les conséquences, cette fois-ci, furent spirituelles plus que physiques. Elle entraina une chute de la foi et de la confiance dans les autorités rabbiniques, et arrêta pour un temps cet art divinatoire consistant à déduire de différents signes kabbalistiques, et de la Gematria (numérologie juive), les dates d’arrivée du Moshiach.
Tout ceci nous mène à notre époque. Depuis le 7 octobre et ses massacres, une des conditions essentielles pour l’arrivée du Moshiach est remplie. La petite minorité messianique est devenue grande. On la retrouve exaltée, sûre de la victoire, prête même, dans ce but, à s’affranchir des conventions qui font du monde une communauté de nations.
Le pari, cette fois-ci, est d’autant plus incertain qu’il n’y a pas de candidat pour le poste. Pas de Bar Kokhba ni de Shabbetai Tzvi. Même pas une figure telle que le Rebbe.
Les messianistes nous forcent tous à faire, en notre nom, un pari « tout ou rien », tout miser sur une seule case de la roulette de l’histoire. Une case qui n’est jamais sortie depuis 2,000 ans. Ils font tapis avec des jetons qu’ils n’ont pas. Non, vraiment, rien ne va plus.
Mais la mise de ce pari est gigantesque, et encore plus à notre époque où nous avons plus encore à perdre : l’état d’Israël lui-même.
Pourquoi ? Parce que le Moshiach est supposé arriver dans un climat d’apocalypse, et que dès lors, l’apocalypse est bienvenue et même encouragée, et parce que le messianisme s’accompagne de ses propres valeurs, qui ne sont pas celles de la communauté internationale. Ses valeurs, ils les tirent d’une lecture très littérale de la Torah et des Midrashim, où le mot d’Amalek ressort régulièrement. Elles sont souvent diamétralement opposées aux valeurs humanitaires qui caractérisent l’après-guerre. Ils s’affranchissent des conventions internationales.
Même si ces valeurs sont battues en brèche par la résurgence des despotes russes ou chinois, et peut-être américains, qui ne s’en soucient guère, elles nous mettent en confrontation directe avec la plupart de nos partenaires. Or, ce pays importe et exporte énormément : plus de 50% de notre PNB en est constitué. Nous importons 85% de nos besoins en céréales, par exemple. Une isolation à la Corée du Nord est impensable, quoique puissent en penser nos Kim Jong Un putatifs. Des sanctions internationales seraient dévastatrices.
Si les messianistes ne gagnent pas leur pari, ils attendront simplement plus longtemps de voir leur rêve se réaliser.
Mais Israël perdra la minorité qui lui assure ses budgets, ses partenaires internationaux indispensables, ses sources d’approvisionnement civil et militaire, et deviendra un pays du Moyen Orient typique : avec son despote vieillissant, ses groupes religieux fanatiques, sa corruption endémique et ses conflits permanents avec ses voisins.




