La reconnaissance d’un état palestinien : pourquoi être contre ?
Par Pascal Grin, 21 septembre 2025
L’israélien d’adoption que je suis est de passage en France, mon pays d’origine, au moment où une grande polémique fait rage concernant la reconnaissance d’un état palestinien par l’ONU ce lundi 22 septembre 2025 prochain, soit dit en passant, le jour du Nouvel An juif, ce qui ne peut être qu’une troublante coïncidence de calendrier.
Les débats qui font rage autour de ce projet soutenu par Emmanuel Macron pour la France, et semble-t-il soutenu par 10 autres états, s’entendent sur toutes les chaines d’information françaises, avec un échange nourri d’arguments et d’arguties qui finissent par former un ensemble finalement, assez ordonné, de points et de principes.
Pourtant, et c’est ce qui m’a décidé à prendre la plume, le débat que j’attends sur ce que cela entraine en fait n’est pas couvert.
Je voudrais tout d’abord récapituler ici les principaux points qui sont aussi les principaux aspects traités par les journalistes que j’ai pu écouter sur les principales chaines d’opinion et/ou d’information, puis vous livrer ensuite ma propre analyse.
En toile de fond tout d’abord, tous semblent s’accorder à dire que « cette reconnaissance » est pour le moment idéologique, que l’on comprend bien que cela ne sera pas suivi d’effet dans l’immédiat, qu’il faut surtout montrer un soutien à cette noble cause de l’accès à l’indépendance des Palestiniens, et bien entendu pour beaucoup d’éditorialistes « amis traditionnels d’Israël » tels qu’ils se disent, il faut pourtant cette-fois ci condamner Israël pour cette guerre aveugle, cette abominable guerre que le gouvernement israélien mène en tuant, décimant, affamant la population de Gaza, tout en montrant des volontés hégémoniques de plus en plus décomplexées sur tout ou partie de la Judée Samarie. Alliée de l’actuel pouvoir, conspuée sans retenue, la frange la plus extrémistes des partis actuellement au pouvoir pratique une surenchère à l’annexion à la fois montrée et majoritairement très mal perçue dans les médias français. Des images qui tournent en boucle montrent la guerre,
tandis qu’une voix off commente l’escalade de la violence israélienne et l’extrémisme de ses dirigeants actuels. Ces médias sont donc dégoulinants d’une bonne conscience très largement partagée, mais tentent pourtant de, paraît-il, rester objectifs en articulant différents points de vue.
Commençons donc par ordonner les grilles de lecture et les arguments entendus :
- « Israël est l’état agresseur » : en pure logique occidentale humaniste et post-coloniale, l’histoire nous a appris à reconnaitre les faits et les dérives. Ici, les Palestiniens sont les victimes, les Israéliens les agresseurs. Nous, la France, sommes au côté des victimes et leur offrons notre soutien afin qu’ils sachent que l’Europe, avec en premier plan la France, étendard des droits de l’Homme, est à côté d’eux dans cette noble cause. Tous les morts de Gaza ne l’auront pas été pour rien. Sur le sang se lèvera enfin un jour un état souverain, à côté de l’Etat Juif (La question de savoir si ce sera à côté ou à la place n’est pas évoquée autrement qu’en termes politiquement irréprochables : une solution pour 2 états vivant côte à côte dans une paix factuelle).
- Il y a les « From the river to the sea » : il n’y a rien à dire de plus. Israël est illégitime. La Palestine règlera définitivement, par sa propre existence sûre et reconnue en tant qu’état souverain, son compte à cette usurpation d’identité et de destin pratiquée par un Israël belliqueux, sectaire et voleur des terres des Palestiniens. La reconnaissance de la Palestine est une étape évidente, qui oblige même à soutenir le Président Macron malgré l’envie que l’on aurait de le critiquer. C’est un petit jalon sur la route qui mènera à l’élimination de l’Etat Juif. D’ailleurs, le Coran a déjà réglé le problème juif depuis longtemps : ils sont tolérés en terre d’Islam, sous un statut de dhimmis, donc de « protégés » de l’Islam (tout comme les Chrétiens) mais moyennant impôt et vexations plus ou moins violentes suivant les pays. C’est le prix à payer pour ne pas avoir reconnu ni reconnaître la royauté d’Allah sur la terre. La Palestine appliquera ces principes comme ils sont partout appliqués dans l’Islam.
- Il y a les « points de vue équilibrés ». Pour ce courant de pensée, le conflit ne doit pas être exclusivement à charge contre Israël : il ne faudrait pas oublier les odieuses agressions du Hamas le 7 octobre (sachant qu’un nombre formidable de commentateurs publics ne semble pas avoir jamais vu ni les images, ni pris la peine de comprendre quels faits matériels ont été commis, sans parler même de ceux « qui ne peuvent pas regarder les images car ils ont peur de ne pas les supporter »). Pour ces penseurs généreux, il faut associer Israël à cette reconnaissance, placer sur les frontons des mairies un drapeau d’Israël à côté du drapeau palestinien, rappeler le sort des otages toujours détenus dans les geôles du Hamas, et le fait que le Hamas est un mouvement terroriste. Il faut aussi dire que cette reconnaissance ne pourra se faire effectivement que si le Hamas quitte le pouvoir, ou au moins se retrouve totalement démilitarisé et politiquement inopérant.
- Il y a aussi les « Juristes ». Ceux-là s’interrogent sur ce qu’une mairie peut choisir d’accompagner dans le cadre de l’arc républicain, de quelle manière les préfets doivent réagir, si une mairie peut par exemple décider de placer le drapeau de l’Ukraine, d’Israël, des otages israéliens, ou encore le drapeau de la Palestine, qui n’est pas jusque-là un état, sans porter un coup à la neutralité du service public. Ce qui est le plus étonnant ici est peut-être une forme de désincarnation de leur vision et centres d’intérêt en décalage avec la réalité portée par ceux qui vivent vraiment au Proche-Orient.
- Il y a les combattants qui se placent essentiellement sur le terrain de la politique intérieure. Qu’ils sont des adversaires politiques d’Emmanuel Macron, ils veulent reconstituer ou fortifier un bloc de l’opposition, et voient dans tout conflit, qu’il soit de politique intérieure ou extérieure, l’occasion d’un enjeu de lutte politique national. « La situation à Gaza », expression un peu fatiguée pour désigner une indignation supposée vertueuse et aussi consensuelle que possible, envoie sur Israël une décharge émotionnelle très négative qui permet ensuite de se servir du malheur des Gazaouis pour bâtir un rassemblement des « braves gens » qui veulent « que cela cesse ». Ce qui est ici tragique, c’est leur effroyable méconnaissance du sujet et de ses enjeux locaux.
- Ce tour peut être complété à l’envi, mais on pourra bien entendu citer pour conclure les supporteurs malheureux de la cause israélienne, d’autant plus malheureux qu’ils reprochent à Israël de continuer à maintenir un gouvernement qu’il est très difficile de soutenir depuis l’étranger, de ne pas gérer l’impact de ses actions en termes de communication, tandis que ses adversaires sont eux maîtres dans cet art.
Je prends, quant à moi, peur de sentir les Juifs de France otages de courants qui ne sont pas toujours forcément conscients du mal qu’ils leur font, çà et là en danger physique évident, en danger d’isolement. Au même moment, Israël depuis le début si peu et si mal soutenue par l’Europe et en particulier la France dans sa lutte (que tout le monde à ses débuts s’accordait pourtant à trouver légitime), Israël physiquement menacée de disparition sous les coups de butoir combinés des innombrables puissances qui lui sont désormais hostiles, doit écouter les déclarations couardes réaffirmant les liens « forts, historiques et indestructibles » entretenus avec cette dernière.
En clair en tous les cas, force est de reconnaître que le drapeau palestinien devient la bannière de rassemblement de tous les indignés.
Alors, reconnaissance par L’ONU ou pas d’un Etat palestinien ? Assorti de conditions préalables (renonciation à la violence, élimination politico diplomatique du Hamas, retour des otages…) ou pas ? Drapeau palestiniens accrochés au fronton des mairies ou pas ? A côté d’un drapeau israélien ou pas ? Avec une déclaration en parallèle condamnant « toutes les formes d’antisémitisme » ?
Il me semble que tous ces débats, si tant est que je les ai convenablement rapportés, plus ou moins instruits, plus ou moins convenus, plus ou moins hypocrites, occultent un point absolument majeur du sujet qui est le fait islamique en tant que tel.
N’oublions jamais de rappeler que toutes les guerres menées au Proche-Orient ne sont pas des guerres territoriales mais des guerres de religion, et de religion seulement. Comme le disait Daniel Haïk dans son ouvrage » Samedi Noir », si le conflit était territorial il serait réglé depuis longtemps !
De fait, jamais une discussion sérieuse n’a eu lieu depuis la reconnaissance de l’Etat d’Israël par l’ONU en novembre1947, antérieurement à la création de l’Etat lui-même, sur un partage, sur des frontières, sur la répartition rationnelle de richesses dans une perspective de cohabitation. Cette discussion serait en effet légitime dans une perspective juive, dans une perspective occidentale libérale, dans une perspective musulmane laïcisée (si chère à Mohamed Sifaoui dans « Musulmans, osez la laïcité »), mais elle ne peut l’être dans une perspective musulmane religieuse avec sa lecture actuelle du Coran.
Les Français ont peut-être tendance à ne pas se souvenir de ce qu’était leur pays avant la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat. L’Islam tout entier n’est pas laïc, et il ne demande pas à ses Obéissants s’ils sont de gauche ou de droite, s’ils sont humanistes, poètes, ou vengeurs d’Allah : il les oblige toutes et tous au Jihad. Ce n’est pas une option, mais une obligation primant sur toute opinion personnelle.
L’ouvrage de Daniel Sibony « Les non-dits d’un conflit » remet une fois de plus les pendules à l’heure et nous redonne la dimension du malheur que traversent les Juifs et les Palestiniens :
« Très peu arrivent à comprendre que ce malheur vient de la décision d’un homme, le fondateur de l’Islam, de compter pour rien ce qui le précède, et de poser comme devant compter pour rien tout ce qui, échappe à son emprise. »
Osons alors une lecture un peu différente de la reconnaissance de l’Etat palestinien.
Supposons tout d’abord l’impossible : que les Palestiniens de Gaza et de Judée Samarie continuent de mener physiquement le Jihad dans la région pour le compte de tous les Etats arabes du monde. Ces derniers, trop embourgeoisés eux-mêmes pour se livrer à l’obligation religieuse de s’efforcer de restaurer le trône d’Allah sur sa terre (le jihad précisément), ont en effet depuis longtemps dépêché les Palestiniens et quelques autres Etats (Yémen par exemple) pour le faire à leur place. Si les Palestiniens continuaient leurs actions guerrières malgré l’octroi d’un Etat (on laissera de côté les débats juridiques sur l’impossibilité-même de cet octroi par un autre … qu’Israël), les puissances occidentales seraient contraintes de soutenir Israël, cette fois-ci physiquement, militairement au besoin, comme conséquence de la décision de l‘ONU.
Et si nous supposons à présent qu’ils renoncent au Jihad physique, la reconnaissance de l’Etat palestinien pose alors un double problème :
- S’ils cessent de pratiquer le Jihad comme résultat de négociations, qui le fera désormais ? Car pour un nombre incalculable de Musulmans dans le monde, il est hors de question de laisser un Etat juif prospérer sur ce qui est supposé être Terre d’Islam !
- Comment cesser de se battre contre les Juifs accusés d’empêcher l’avènement du « Dar Al Islam « par la revendication d’une terre pour eux-mêmes ? Ce fait est en conflit direct avec les buts les plus élevés de l’Islam et devient un imbroglio théologique sans solution. Les Palestiniens seront donc religieusement obligés de reprendre le combat s’ils ne veulent pas eux-mêmes être les parias du monde musulman et exposés de ce fait aux pires exactions en tant que traitre à la plus noble des causes.
C’est sans doute pour ces paradoxes que l’unité religieuse du monde arabo-musulman tient bon !
Le roi Hassan II du Maroc aurait eu cette phrase extraordinaire : « la haine du Juif et d’Israël est l’aphrodisiaque le plus puissant du monde arabo-musulman ! »
Il en résulte que les nations arabes en particulier, et toutes les nations de l’Islam en général, devront dire s’il faut, et comment continuer le Djihad au Moyen-Orient au cas où une solution « à deux Etats » apparaitrait un jour comme viable.
Ceci se double d’une autre question : qui est pour la reconnaissance d’un Etat palestinien dans le monde musulman ?
En réalité, « personne » semble être la bonne réponse, les états arabes ayant toujours fait consciemment capoter la perspective d’un Etat palestinien. Ou plutôt, la seule réponse, extraordinairement paradoxale mais historiquement vérifiée est : Israël.
Par 5 fois en effet, Israël a soit accepté soit proposé elle-même la solution « à deux Etats » : en 1947 lors de la déclaration 181 de l’ONU sur la partition de la Palestine, en 1967 après la guerre des 6 jours (mais elle a essuyé les « 3 non » de Khartoum), en 1993 sur les compromis d’Oslo et le blocage subséquent de Yasser Arafat en 2000 avec déclenchement de l’Intifada, avec le retrait unilatéral de Gaza (faut-il le rappeler !!) en 2005 par Ariel Sharon, avec le plan 2008 du Premier Ministre (de droite) Ehud Olmert qui suivait une initiative très proche du Premier Ministre (de gauche) Ehud Barak.
Et pour tout couronner le tout, Mahamoud Abbas l’admet d’emblée dans une interview en 2015 : « Je n’ai pas accepté, j’ai tout de suite tout rejeté ».
Alors existe-il un espoir de voir un jour un Etat palestinien, même non laïc et non démocratique, vivre à côté d’Israël ?
Il me semble que dans le monde moderne, les idéologies laissent de plus en plus de place au pragmatisme et la pensée magique et mystique aux ingénieurs et aux hommes d’affaires.
Laissons pourtant le dernier mot aux théologiens. Comme le souligne le Rav Oury Cherki, ici relayé par les penseurs du Jewish People Policy Institute (MM. Dov Maimon et Gil Troy), le Coran reconnaît explicitement la promesse divine de la terre sainte aux enfants d’Israël : « Ô mon peuple, entrez dans la terre sainte qu’Allah vous a assignée » (sourate 5-21). « Nous avons dit aux enfants d’Israël : habitez sûrement cette terre ! » (Sourate 17- 104). Sheikh Muhammad Al Husseini (Royaume Uni) rappelle que les exégètes coraniques médiévaux considéraient la terre d’Israël come un don divin fait aux Juifs.
Bien sûr, les adversaires d’Israël et les tenants de la lecture actuelle du Coran expliquent que les Juifs ne sont plus ces enfants d’Israël, ces Bnei Israël, car ils ont failli. Leur thèse est que les Palestiniens d’aujourd’hui sont justement ces Juifs dont parle le Prophète.
Le Rav Cherki rapporte des conversations extrêmement prometteuses avec les plus hauts responsables religieux des Emirats Arabes Unis. A l’issue de ces dernières, l’idée serait alors que la légitimité de l’histoire des Juifs sur leur terre une fois rétablie, le Jihad n’aurait plus de raison de les prendre pour cible, bien au contraire !
Nous nous prenons à rêver d’une normalisation qui serait tirée d’un respect mutuel et de la reconnaissance de 2 peuples souverains sur leur terre respective, afin d’orienter cette région vers une consolidation des accords déjà existants, pourtant si fragiles. De plus, la Palestine, territoire d’une grande beauté absolue, mais économiquement enclavée et dépendante pour ses ressources primaires, se développera grâce aux acteurs locaux.
Il faudra sans doute un très long temps pour que le débat s’établisse, pour que les mentalités évoluent et surtout pour que la haine extraordinaire qui est véhiculée à tous les niveaux de la rue palestinienne et qui est entretenue à tous les niveaux par toutes les instances musulmanes locales et régionales se mue en un sentiment plus constructif.
Cette reconnaissance de principe d’un état palestinien va décidément demander d’énormes efforts à de nombreux acteurs si l’on veut qu’elle sorte des pieuses injonctions de politiques à bout de majorité pour avancer vers une réalité tangible.
Formons aussi des vœux pour que les théologiens apportent aux Hommes une approche innovante qui changera définitivement la donne en supprimant l’obligation de Jihad contre Eretz Israël, et apportera alors l’espoir d’une paix enfin possible. Il est vrai qu’au Proche-Orient les rêves parfois s’accomplissent !
Après une carrière principalement faite dans des multinationales de l’industrie pharmaceutique, Pascal Grin a effectué son Alya en 2017 à Jérusalem. Président de l’association Negba, qui offre une seconde chance à des enfants défavorisés du sud d’Israël. Il est également guide touristique diplômé et conférencier en Israël,
Marié et père de 4 enfants.



