La bombe : Pourquoi certains pays y ont droit mais pas l'Iran
Par Francis Meir, 27 avril 2026
Il y a quelques années, un haut fonctionnaire du Quai d’Orsay déclarait son incompréhension d’interdire la possession d’armes nucléaires à l’Iran alors que la communauté internationale n’a pas cette même exigence symétrique vis-à-vis d’Israel. Naïveté de ce haut fonctionnaire qui voulait imposer aux auditeurs un « un poids deux mesures », ou plutôt manipulation habile pour évacuer les règles juridiques sur lesquelles se fondent la dissuasion nucléaire.
Après les drames d’Hiroshima et de Nagasaki, le monde a pris conscience de la nécessité de règlementer tant le nucléaire civil que militaire et a fondé en 1957 l’Agence Internationale de l’Energie Atomique, l’AIEA. Elle veille à la sécurité nucléaire et au non-transfert des technologies civiles vers les technologies militaires. A l’exception de la Corée du Nord et de quelques micro-Etats, tous les pays en sont membres.
Toutefois les déclarations à l’AIEA fonctionnent sur une base de volontariat ce qui limite son contrôle ainsi que la non-prolifération. En 1968, la communauté internationale adopte un traité plus restrictif, le « Traité de Non-Prolifération », TNP, qui permet à tous ses adhérents d’accéder aux savoirs et aux marchés des technologies nucléaires en contrepartie de l’abandon du nucléaire militaire. Ses objectifs sont de favoriser l’usage de l’atome à des fins pacifiques et d’éviter les échappatoires qui permettraient à certains Etats de devenir des puissances nucléaires. Il promeut à terme un monde sans armes nucléaires, mais autorise les 5 pays qui les ont acquises avant 1967 de les conserver (les 5 membres permanents du Conseil de Sécurité).
Toutefois 3 pays ont refusé d’y adhérer : l’Inde, le Pakistan et Israel. Ces pays étant souverains, rien ne peut les y contraindre. Mais par contre ils seront largement exclus des circuits et des marchés nucléaires. Ces 2 premiers pays ont procédé à des explosions nucléaires et ont publiquement rejoint le « club des 5 », tandis qu’Israel est considérée comme une puissance nucléaire « non déclarée ». Les contrôles auxquels sont soumis ces pays relèvent exclusivement des accords de garanties spécifiques passés avec l’AIEA. Pour Israel cela concerne le réacteur de Soreq, par contre celui de Dimona reste hors du contrôle. L’ensemble des recherches et fournitures nucléaires menées par Israel se sont réalisées sans transfert technologique et ne violent donc pas le TNP.
Qu’en est-il de l’Iran ?
L’Iran est signataire du TNP qui autorise chaque pays à fabriquer du combustible nucléaire. Mais il s’agit là d’un des processus très sensibles qui exige un contrôle approfondi pour éviter le passage du civil au militaire. Hormis les puissances nucléaires mentionnées, il n’y a que 3 pays démocratiques qui produisent ce combustible. C’est à cette production que l’Iran veut accéder. L’uranium, U-238, doit être enrichi avec son isotope, U-235, pour servir de combustible. Dans la nature, l’U-235 est en proportion de 0,72%, et il faudra le porter à 3,6%, c’est-à-dire le multiplier par 5, pour un usage habituel, pacifique. Dans le domaine de la recherche médicale, l’enrichissement peut être porté à 20%.
Dans les années 1970, l’Iran du Shah avait investi dans le projet d’enrichissement d’uranium d’Eurodif. Mais après la révolution islamique et le manque de fiabilité de ses dirigeants, le risque d’une dérive militaire de l’atome devient patent. Le Président Mitterrand a jugé trop dangereux sa réalisation et abroge l’accord. S’en est suivi la vague d’attentats menée à Paris par le Hezbollah, son proxy libanais, en 1985-86.
Bien que l’Iran rejette toute volonté de fabriquer l’arme nucléaire, elle a depuis longtemps dépassé les seuils d’une activité civile. Elle cumule environ 440 kg d’uranium enrichi à 60%, 840 kg d’uranium enrichi à 20%. L’AIEA a également prélevé des échantillons d’uranium enrichis à 84%, soit près des 90% exigé par l’industrie militaire. Pour illustrer cela, ses besoins en uranium enrichi à 20 % (limite de l’uranium faiblement enrichi) ne dépasseraient pas 5-10 kg par an. Ses stocks permettraient donc de fabriquer en quelques semaines suffisamment de matière fissile pour une vingtaine de bombes. L’Iran a également bénéficié du réseau de contrebande du Pakistanais Khan pour le transfert technologique des centrifugeuses dès la fin des années 1980. Les services de renseignements nous informent également que l’Iran travaille sur la détonation des bombes et d’autre part qu’une partie de ses centres de recherches n’ont pas été déclarées à l’AIEA. Malgré toutes les démentis des autorités iraniennes, la violation du TNP parait donc évidente.
D’un point de vue strictement juridique, il n’y a donc aucun parallélisme entre un potentiel armement nucléaire israélien et celui de l’Iran. D’un point de vue politique nous retiendrons qu’« Israel est un Etat démocratique qui n’utiliserait l’arme nucléaire qu’en dernier recours, contrairement aux gardiens de la révolution iraniens qui n’ont aucun respect pour la vie » (Emmanuelle Galichet, spécialiste du nucléaire) et qui déclarent de façon continue depuis 1979 qu’Israel doit disparaître.
Le Traité « Joint Comprehensive Plan of Action », JCPOA, de 2015
Après la découverte des sites secrets de Natanz et Arak (2003), la communauté internationale a imposé une négociation avec l’Iran pour mettre fin à la violation des traités signés. Négociation qui s’est déroulée pendant plus de 12 ans et qui permettait à l’Iran de conserver une industrie nucléaire tout en garantissant à la communauté internationale qu’elle ne serait pas détournée à des fins militaires. Le Traité a été signé en 2015 mais dénoncé par le Président américain Trump en 2018.
Ses partisans défendaient qu’aucun traité n’avait été aussi restrictif et qu’il offrait enfin une garantie que l’Iran respecterait ses engagements internationaux. Ses opposants mettaient en évidences les insuffisances du traité, en particulier sa limitation dans le temps, la fin des sanctions pour l’Iran et la possibilité de continuer à développer ses vecteurs et les détonateurs d’un explosif nucléaire.
Mais en 2018, le « coup » fatal est venu du Mossad. En s’emparant et dévoilant au monde entier les archives atomiques de l’Iran, il montre que ce dernier n’avait aucune intention de respecter ni l’esprit ni la lettre du JCPOA. Le « Projet Amad », était un plan détaillé et structuré, qui prévoyait la construction de 5 têtes nucléaires.
Les limites de la pertinence du TNP
Le TNP, qui devait assurer un monde militairement dénucléarisé en proposant un traité rigoureux, montre également ses propres limites que la diplomatie iranienne a bien su exploiter :
· L’ambigüité constructive
L’article 6 du Traité prévoit que les Etats déjà dotés de l’arme nucléaire ne procéderont pas immédiatement au désarmement, mais seulement dans un délai rapproché. En contrepartie de ce privilège, l’article 10 prévoit qu’un pays signataire, même après avoir reçu la technologie du nucléaire, peut dénoncer le Traité et en sortir.
Ces 2 articles sont des gages que les puissances nucléaires et non nucléaires se sont données réciproquement afin que de nombreux pays les rejoignent. Mais avec le temps cette « ambigüité constructive » se transforme en talon d’Achille et c’est ainsi que la Corée du Nord a quitté le Traité et que l’Iran menace d’en faire autant.
· L’absence de règlementation
Le Traité comporte 11 articles très exigeants dans ses objectifs, mais moins dans sa réalisation. Le législateur pensait-il alors que la frontière entre les technologies civiles et militaires était forte et rigide ? L’effort technique pour enrichir l’uranium de 0,72% à 90% n’est pas linéaire. En fait, la moitié de l’effort est atteint lorsqu’on l’enrichit de 0,72% à 4%, soit le taux nécessaire pour la plupart des usages civils. L’AIEA fixe une limite supérieure entre l’Uranium faiblement/fortement enrichi à 20%, mais elle inclut également la notion du besoin objectif pour éviter son détournement. Toutefois, en l’absence de règlementations fixant explicitement ces limites, le TNP ouvre la porte à plusieurs interprétations.
En quelques sortes le TNP est victime de la mécanique dite « de la contradiction infernale ». D’une part il promet l’accès universel à l’atome (le nucléaire pour tous). D’autre part il interdit la bombe (mais pas pour tous). Et enfin il promet un très prochain désarmement universel (mais repoussé aux calendes grecques).
Pour parer à cette insuffisance du TNP, l’AIEA dispose d’un cadre juridique pour des zones exemptes d’armes nucléaires, sur le modèle du Traité de Tlatelolco en Amérique latine. De nombreux pays arabes et musulmans ont voulu imposer une telle zone au Proche et Moyen-Orient. Mais la démarche était politique et focalisée exclusivement contre Israel pour exiger un contrôle complet de ses activités par l’AIEA. Loin de vouloir négocier cet accord, ils ont voulu l’imposer afin d’obtenir une nouvelle condamnation et ainsi maintenir la « guerre diplomatique » dans l’arène internationale.
Le processus a échoué car la participation à une zone dénucléarisée exige une acceptation de tous, condition du respect de la souveraineté de chaque Etat. La réponse d’Israel fut claire : l’étude de sa participation à une telle zone ne pourra être entreprise qu’après une paix générale avec chacun des Etats de la région : une zone dénucléarisée ne peut être qu’une conséquence de la Paix.



