Il fut un temps où je me suis passionné pour l’histoire des croisades. Cette passion m’a amené à lire les livres de Rene Grousset, de Simon Montefiore, les mémoires de Joinville, ou encore - vu de l’autre cote - d’Amin Maalouf.
Les croisés n’étaient pas plus experts en art de la guerre que les Arabes. Le secret de leur victoire tenait en un mot : l’unité, l’unité entre les quatre chefs de guerre pourtant si différents qui mirent le siège devant Jérusalem. Juste avant leur arrivée, la ville venait d’être conquise par les Egyptiens et les Syriens s’en désintéressaient. Les Syriens n’ont envoyé aucune force à son secours, alors qu’elle était assiégée par les croisés, en 1099, à tel point qu’un musulman de Jérusalem vint manger de la viande en plein Ramadan, dans la mosquée de Damas, en disant : si Jérusalem ne vous intéresse pas, pourquoi devrais-je respecter le Ramadan ?
88 ans plus tard, l’exacte même raison a conduit les croisés à perdre la terre sainte, lorsqu’ils furent désunis, au point parfois de faire alliance avec des chefs de guerre musulmans contre les leurs. Et qu’un jour, en face d’eux, se leva un ennemi implacable, Saladin, qui parvint à unifier l’Égypte et la Syrie et reprendre Jérusalem, en 1187.
Pour nous, ce n’est qu’en 2036 que nous aurons dépassé le record des croisés. Je suggère, en 2036, de faire une immense fête pour célébrer cela. Nous aurons alors dépassé de plus de 10 ans le précédent record établi par nous-mêmes, qui n’étions pas parvenus à garder le Royaume plus de 78 ans. Comme nous allons le voir ci-dessous, le défi est de taille.
Il semble, en effet, pour les Juifs, qu’une barrière mystérieuse existe dans la 8e décennie de leur présence en Eretz. À chaque fois, après avoir défait leurs ennemis, établi un régime solide, une sorte de nostalgie du conflit interne les saisit, La haine gratuite les prend à la gorge, et ils se déchirent, se déchirent encore, jusqu’à ce que leurs ennemis finissent par en prendre avantage, souvent en n’ayant qu’à ramasser les morceaux.
Fin du royaume des rois David et Shlomo
Une première fois, en 931 AEC (avant l’ère commune), après la mort du roi Shlomo, le cancer de la polarisation divise le pays, le royaume d’Israel et le royaume de Judah. Son fils, Réhoboam, succède au père. Les 10 tribus du Nord lui demandèrent la continuation de reformes suivies par son père, qui incluait une mesure de tolérance pour leurs rites moins stricts (toute ressemblance…). Intransigeant, il refuse, et leur parle avec mépris, contre l’avis de ses conseillers. Ils décident de faire sécession, et il se retrouve roi du bien plus petit royaume de Judah.
Fin du royaume des Hasmonéens
Une deuxième fois, dès les années 90 AEC, pendant le règne d’Alexandre Janneus, la guerre civile éclate entre sujets des Hasmonéens. Les Pharisiens lui reprochaient d’être à la fois roi et prêtre et souhaitaient une observance plus stricte (toute ressemblance…). Ils exigent qu’il abandonne l’un des deux titres. Intransigeant, il refuse… Dépités, ils firent même appel aux Séleucides, cette même dynastie dont la défaite est célébrée à Hanukkah. La guerre civile continua par intermittences jusqu’à ce que 2 rois, qui se disputèrent la couronne, firent chacun appel aux Romains, qui – l’occasion était trop belle- prirent définitivement le contrôle d’Eretz.

Et maintenant?
Nous voici donc, pour la troisième fois, maitres de notre terre, maîtres de notre destin, dans notre huitième décennie. Et confrontés, comme deux fois déjà dans notre histoire, à une guerre civile potentielle, et à une coalition intransigeante, qui ne prend que 17 minutes pour rejeter ne serait-ce qu’une ébauche de compromis.
Au-delà d’un débat très technique sur la réforme juridique, qui idéalement devrait être réservée aux juges, aux avocats et aux juristes, nous nous retrouvons face au gouffre qui sépare les valeurs d’une partie de la société des valeurs d’une autre partie.
C’est ce même gouffre auquel notre peuple s’est trouvé confronté, deux fois déjà dans l’histoire. Par deux fois déjà, nous n’avons pas réussi à le franchir.
Saurons-nous cette fois-ci, nous rappeler de nos échecs passés, nous ressaisir face à l’adversité ?



