En ce siècle de plus en plus religieux - décidément, Malraux avait raison –chaque religion suscite de nouvelles pousses, qui rivalisent d’obédience, d’exigences tous les jours plus rudes, et de croyances qui défient parfois l’entendement.
Le Judaïsme n’échappe pas à cette règle. Favorisé par le brassage de Juifs venus du monde entier, et à une époque où les archipels de la pensée, reliés par les réseaux sociaux, deviennent des continents, une nouvelle forme de Judaïsme a vu le jour.
Je l’appelle Judéosite.
En voici quelques signes caractéristiques – liste non-exhaustive :
Inflation de la littérature sacrée
Le Judaïsme a bien sûr pour fondation la Torah, et son commentaire, la Gemara, 6000 pages, écrite il y a presque 2000 ans, aux centaines d’auteurs et compilateurs. On appelle la Torah « Torah Bektav », Torah écrite, transmise par Dieu lui-même, et Gemara « Torah she Beal Pe », dictée, ou inspirée par lui. On y voit de vigoureux débats entre « Tannaim », Rabbins de l’époque ayant participé à sa rédaction, dont le principal point commun est d’avoir toujours un détail à discuter. C’est sans doute de cette époque que date l’expression « couper les cheveux en quatre » (ou plus).
Dans le monde de la judéité, 2 autres documents sont mystérieusement introduits comme faisant partie de cette Torah she Beal Pe, le Zohar et les Midrashim.
Le Zohar est présenté comme ayant été écrit par Shimon Bar Yohai, lui-même un des Tannaim. C’est très peu probable, comme souligné par plusieurs Rabbins du moyen-âge, pour plusieurs raisons. S’il avait écrit un document aussi important au temps où la Gemara était en cours de rédaction, pourquoi celle-ci ne le mentionne-t-elle pas ? Le Zohar contient également plusieurs allusions très en avance sur leur temps, aux croisades par exemple. Pour terminer, l’Araméen du Zohar contient des fautes. Il contient même des mots en espagnol (« Esnoga » par exemple) ou en arabe, ainsi que des noms de Rabbins postérieurs à Shimon Bar Yochai. En conclusion, le Zohar a très probablement été écrit par la personne qui l’a publié en premier, Moses de Leon, et c’est d’ailleurs ce que sa veuve a affirmé pendant de nombreuses années.
Les Midrashim sont une série d’allégories qui accompagnent la Torah. Elles se lisent comme des détails non mentionnés par le texte. Comme le fait qu’Abraham aurait brulé toutes les idoles de son père avant de de s’exiler vers la terre promise. Le derniers Midrashim ont été écrites vers le 13eme siècle (Yalchut Shimoni).
Dans la Judéosite, ces deux documents deviennent… Parole d’évangile. Le Zohar date maintenant bel et bien du 2eme siècle, et contient des vérités cachées mais que l’on peut découvrir avec beaucoup d’efforts, et les Midrashim deviennent des histoires vraies. C’est un peu comme si l’enfer de Jerôme Bosch (Musee de l’’Ermitage, Saint-Petersbourg) était vu comme une photo haute définition de celui-ci.
Apparition de saints accomplissant des miracles
Les grands Rabbins des temps passés, ou même de temps plus récents, sont vus comme possédant des « pouvoirs ». Ils ont des vies miraculeuses, comme celle du Baal Shem Tov, par exemple. Ils accomplissent des prodiges, parfois même après leur mort. Ils sont le sujet d’hagiographies souvent assez pittoresques.
Et donc, les billets d’un Dollar, distribués par le Rebbe Schneerson, fondateur du Chabad, valent aujourd’hui plusieurs milliers de Dollars et sont supposés apporter des bienfaits.
Faire 7 fois le tour de la tombe de l’un d’entre eux, Rabbi Yonatan ben Uzziel, près de Tsfat, permet de se marier rapidement. Lors du Covid, acheter une amulette bénie par le Rav Kanievsky, a été mise en vente par Torah-Box, pour ILS 3,000 tout de même, et protégeait en principe de la maladie. Au minimum, elle donnait droit à un Kaddish par eux en cas d’échec.
Tout ceci n’est pas sans rappeler une dévotion de type intégriste catholique. On y voit un véritable culte des saints, croyance entièrement nouvelle pour le Judaïsme. D’une manière générale, toutes les religions sont sujettes à ces poussées de fièvre.
Conséquences
Toute une partie de la population s’adonne à une branche du Judaïsme plus proche d’un conte de fées que d’une religion. Ce n’est pas nécessairement grave. Après tout, des millions d’enfants croient à Saint-Nicolas ou au Père Noel. Mais cela s’accompagne nécessairement d’une crédulité profonde, très différente d’une foi, qui certainement remet en question le système éducatif, et surtout, est susceptible d’être exploitée politiquement.
Ce phénomène n’est pas nouveau. On l’a déjà vu dans le passé :
Après les pogroms de Chmielnicki (1648-49), le désespoir et la peur de la persécution, immédiate et présente, créa une anticipation collective de l’arrivée d’un Moshiach. C’est dans cette atmosphère qu’arrive Shabbatai Tzvi, né un Tisha B’av. La naissance du Moshiach un Tisha B’Av est mentionnée, entre autres, dans un Midrash (Eichah Rabbah 1:51). Il suffit alors d’une caution apportée par la vision d’un Nathan de Gaza, kabbaliste, pour allumer le feu d’un enthousiasme pour un Moshiach qui ne l’était pas. On retrouve bien les deux sources, Midrashim et Zohar, qui, lues avec trop d’exaltation, conduisent droit au désastre.
Bien au-delà du Judaïsme, les théories de la conspiration au sujet du Covid trouvèrent un large écho dans les milieux les plus observants. De nombreuses études montrent une corrélation claire entre, d’une part, une croyance aveugle et ésotérique dans des affirmations sans preuve, et d’autre part, des théories fumeuses qui nécessiteraient une collaboration internationale de compagnies pharmaceutiques et de gouvernements.
Dans le monde chrétien, on trouve une claire corrélation, aux USA, entre les tenants du concept de « Rapture », un concept fondamentaliste chrétien selon lequel les Justes disparaitront de la terre 7 ans avant la fin du monde, ici aussi, dérivé d’une lecture littérale d’une épitre aux Thessaliens, pour rejoindre directement Jésus, et la croyance que les élections de 2020 ont été truquées en faveur de Joe Biden.
Or, à l’âge du mariage des réseaux sociaux et de la science des données, cette religiosité est devenue mortelle. Les flux d’informations qui nous baignent sont de plus en plus gérés par des algorithmes qui détectent très rapidement les vulnérabilités ci-dessus, et multiplient exponentiellement l’impact des fake news de toute sorte (voir références en annexe).
La démocratie, en particulier, paye cette crédulité très cher. En Israël aussi.
Qui est susceptible de croire qu’il y a une conspiration d’un « état profond », wokiste et d’extrême-gauche, contrecarrant à chaque étape les décisions d’un premier ministre en poste depuis 20 ans ? Qui est susceptible de croire que des extrémistes de gauche, en Israël, ont collaboré avec le Hamas pour organiser le 7 octobre ?
Poser la question, c’est y répondre.
Yonatan Alexandre
Références
Belief in Fake News is Associated with Delusionality, Dogmatism, Religious Fundamentalism, and Reduced Analytic Thinking, Bronstein, Pennycook, Bear, Rand, & Cannon, 2019.
Zuckerman, M., Silberman, J., & Hall, J. A. (2013). The relation between intelligence and religiosity: a meta-analysis and some proposed explanations. Personality and Social Psychology Review, 17(4), 325-354.
Trust in Science and COVID-19, Marilena Mousoulidou, Andri Christodoulou, Marios Argyrides, Michailina Siakalli, Louiza Constantinou
Religious Fundamentalism, Delusions, and Conspiracy Beliefs Related to the COVID-19 Pandemic, Małgorzata Sobol, Marcin Zajenkowski, Konrad S Jankowski



