Tout au long de mon adolescence, j’ai lu et relu l’histoire de l’Odyssée. Ulysse, qui a voyagé 10 ans avant de revenir chez lui, après une incroyable série d’aventures, auxquelles, en toute logique, il n’aurait pas dû survivre. Comment aurais-je pu savoir que moi-même, j’allais faire un jour, un voyage de 10 ans, que j’ai bien cru ne jamais terminer, et au terme duquel j’allais rejoindre un pays qui n’était pas celui dont j’étais parti ?
Tout commence en 1984. Vers la fin de la guerre du Liban, je revenais du Sud de la France, en stop. Un historien, juif, m’embarque dans la soirée, et nous roulons toute la nuit vers Paris. Nous parlons de révolution française, de Babeuf, de l’URSS, de dissuasion nucléaire, de différents régimes, et puis, à un moment, d’Israel. Il était de gauche, et critiqua violemment les opérations de Tsahal au Liban. Sans avoir même réfléchi pourquoi, je me suis retrouvé à défendre Israel, pied à pied. Il m’a déposé à Paris, au petit matin, en me demandant quel besoin j’avais d’être aussi sioniste. Je ne le savais pas moi-même.
Plus tard, pas mal de coïncidences de ce type ont continué à jalonner ma vie. Un jour, un économiste de la banque ou je travaillais vint gentiment se moquer de moi parce que j’avais engagé un sépharade. Je lui répondis que je savais ce qu’était un sépharade, mais que je n’étais pas juif. Il a paru étonné.
Un ami m’invite à son mariage, à la grande synagogue de Paris. Mes collègues juifs se mettent sur le même banc que moi, me disent que moi au moins, je dois connaitre les prières ? A la réception, tout le monde entonne « Yerushalaim shel Zahav ». Je suis ému jusqu’aux larmes. Sans savoir pourquoi.
Des années plus tard, j’envoie une première lettre au Beit Din de Londres, parlant de mon désir de conversion. Je rencontre le Dayan Binstock, qui plus tard me donnera sa recommandation. Quelques mois plus tard, je viens en Eretz, à Jérusalem, sans d’autre raison que pour tenter de distinguer si mon destin est de me rapprocher de ce peuple, et de ce pays. Encore une fois, l’émotion me submerge.
Entre 2 boulots, je déménage en Israel, trouve un studio sur King George, à Jérusalem, une chaise, une table de jardin, un matelas au sol, et décide de demander à la Commission des Exceptions (Vaadat Charigim) de m’autoriser à commencer ma conversion en Israel, avec l’aide d’un Rav de Givat Mordechai, Rabbi Sellem. J’obtiens leur consentement et commence à étudier avec Rav Sellem.
Il y a des moments de grâce. Comme lorsqu’une petite fille que je connaissais à peine, à la sortie de la synagogue, court vers moi et me dit « Quand viendras-tu dans ma maison ? Je voudrais te voir dans ma maison » Coïncidence ? Comment savoir.
Mais voilà que ma carrière me rattrape : des investisseurs allemands, que je connais bien, rachètent une petite société de Fintech et me proposent d’en prendre la direction. J’accepte, et demande donc un visa B1 (expert) pour pouvoir travailler en Israel. J’avais déjà un visa de conversion, mais il ne me permet pas de travailler. A l’inverse, un visa B1 permet de travailler mais pas de se convertir. La solution du Misrad Apnim : me demander tout bonnement une lettre du Rabbin confirmant que j’arrête ma conversion ! Informé par mon avocat, je leur fais dire que cette requête n’est pas légale, et ils finissent par l’admettre. Je reçois donc un visa B1.
Pour faciliter le recrutement d’ingénieurs software, je fais déménager la société à Airport City, et je déménage à Tel Aviv, tout en continuant ma conversion avec l’organisation AMI, ce qui n’est pas facile vu la charge de travail à la boite. Et… je termine les cours 2 mois après la fin de mon visa de conversion, deux mois qui vont causer un énorme retard : le Beit Din refuse désormais de me recevoir ! AMI me dit qu’ils ne peuvent plus rien pour moi. Cette fois, cela ressemble fort à la fin de la route. Mais la route finit-elle jamais ?
A Tel Aviv, je suis chaque Shabbat à la synagogue internationale, rue Frishman, ou je fais la connaissance de Rabbi Konstantyn. Pourquoi continuer à aller à la synagogue, me demande une amie « Chiloni » ? Je lui répondis qu’elle est juive ou qu’elle aille – ou n’aille pas - mais que pour moi, ma seule manière de l’être et de le vivre est de retourner à cette synagogue, pour Shacharit la semaine ou à Shabbat.
Au bout de 2 ans, Rabbi Konstantyn me suggère de rencontrer l’organisation ITIM, basée à Jérusalem, fondée par Rabbi Seth Farber. Ils me proposent d’être « chutzpani », à l’israélienne, et d’envoyer une lettre à la Commission des Exceptions, mentionnant carrément qu’ « Af al pi » - malgré mon visa B1 – j’ai l’audace de demander l’autorisation de reprendre ma conversion auprès du Beit Din. Et je joins 6 recommandations de Rabbins que j’ai rencontré en Israel ou dans la diaspora.
Et… pas de réponse de la commission pendant plusieurs mois. Finalement, ITIM me propose de venir à la Knesset, et de parler à la Commission dirigée par la MK Aliza Lavie, en charge des relations entre citoyens et Rabbanut. Comment décrire l’émotion ? Je me suis trouvé, pour la première fois, dans la Knesset, et j’ai parlé de mon parcours. J’étais assis a cote de Yehuda Glick, qui venait de se remettre de l’attentat ou il avait été blessé de 3 balles, et qui eut la gentillesse de me dire « Hashem n’est pas exclusif ». Il ne s’en souvient sans doute pas, mais moi, je n’oublierai jamais.
Peu après – est-ce à la suite de mon passage à la Knesset ou non, je ne le saurai jamais – la Commission des Exceptions me donna rendez-vous. J’y allais avec Rabbi Konstantyn.
La réunion fut cette fois très pénible. Le Rabbin en charge de l’interview semblait persuadé que ma seule motivation était de toucher l’allocation pour les Olim, et à la question « pourquoi voulez-vous être juif », commenta que lui, il l’était, et me dit « n’y rentre pas » ! Peut-être juste pour me forcer à sortir mes convictions de mes tripes ? Mais ce fut l’une des réunions les plus difficiles de ma vie.
Et malgré tout… Quelques mois plus, tard, ils me donnent l’autorisation de commencer - ou continuer dans mon cas - les cours, avec l’organisme NATIV, à la Synagogue internationale.
Mes rendez-vous au Beit Din de Tel Aviv sont systématiquement retardes vu que mon dossier transite entre Jérusalem et Tel Aviv par… camionnette. Ils n’ont pas de version scannée des dossiers en cours.
Entretemps, mon visa B1 est devenu B2, renouvelé 3 mois au début, puis de mois en mois. La raison ? La lettre de la Commission des Exceptions a mentionné que je « dois encore étudier » mais avait omis de dire formellement si elle m’autorisait à le faire. Le Misrad Apnim me demande donc d’obtenir une seconde lettre de la Commission d’exceptions, ce qui est inimaginable en un mois. Je ne les ai jamais vu répondre en moins de 3 mois… Je demande tout de même (« Af al pi » !), et cette fois-ci, trouve du support auprès du Beit Din de Tel Aviv, et même au Misrad Apnim, ou je connais maintenant tous les fonctionnaires de la section visa par cœur.
Par 3 fois, le Misrad Apnim me renouvelle, in extremis, mon visa. A chaque fois, je réserve un vol, partant dans la soirée, en cas de refus. Je suis conscient que dans ce cas, je vais devoir quitter Israel et régler mes affaires à distance, en espérant un hypothétique visa, quasiment impossible à obtenir de loin. La dernière fois, alors que j’avais déjà réservé un vol pour quitter le pays, en cas de refus, Rabbi Farber intervient auprès d’un haut-fonctionnaire du Misrad Apnim, me téléphone alors que je suis dans la salle d’attente, et me demande de vérifier qu’elle a autorisé le renouvellement. Réponse négative. Curieusement, je commence à être convaincu que si Hashem m’a conduit sur ce si long chemin, ce ne peut pas être pour se terminer abruptement par un vol Tel Aviv – Europe. Un « Deus ex machina » doit intervenir, comme si souvent auparavant. Après deux heures, Rabbi Farber me demande de vérifier à nouveau : L’autorisation est la ! Je suis sorti du Misrad Apnim, et je peux bien le dire, j’ai pleuré, pleuré d’émotion, la, sur un banc, en face de Sarona.
Pour l’histoire, la Commission des Exceptions m’enverra finalement une confirmation de l’autorisation d’étudier quelques jours après le rendez-vous final avec le Beit Din… Je l’encadrerai un jour.
Et voilà, au bout de la route – mais y a-t-il jamais un bout de la route dans nos vies – le troisième rendez-vous au Beit Din de Tel Aviv, fin 2018. J’ai passé beaucoup d’examens dans ma vie, et pourtant je me sens comme un tout jeune étudiant. J’ai bachoté, bien sûr, mais plus que tout, c’est l’aboutissement de presque 9 ans de cheminement.
Il y a plein de moments très durs, mais aussi des moments de grâce. Mes notes sont devenues un syllabus de 350 pages au cours de l’année, tout un condensé structure du Judaïsme, dont j’espère faire un livre in jour, et j’ai également mémorisé ces quelques passages de la Gemarra que tout bon Juif connait, et leur référence. Je n’ai pas une, mais 2 familles de références, qui se sont toutes les deux déplacées pour témoigner en ma faveur. Après les premières questions, l’un des Dayanim me demande si je sais ou la Gemarra parle d’Eliezer, des murs qui se courbent… “Lo BeShamaim HaTorah” ! Bava Metzia 59b. Il se leve, vient m’embrasser. C’est l’un des moments les plus émouvants de ces 9 dernières années. Cette fois, je suis vraiment au sommet de la montagne.
Que m’ont appris ces 10 années ? Que la bougie de l’espoir ne s’éteint jamais. Que les coïncidences n’en sont pas. Que dernière chaque montagne s’en cache une autre encore plus haute. Mais qu’on peut faire une pause pour fêter la dernière ascension. …Et que le Beit Din doit moderniser son système informatique.





