Féminisme Juif Orthodoxe :le Mikvé à l’heure du Corona
Dr Moria Ran Ben-Hai, PhD, 3 août 2020, traduction par Ariel Teboul
« Ils ont fermé la Shul pour Minyan, je ne peux pas aller au Seder, mais devinez ou je peux aller ? Au mikvé ! Comment ça ? Quelle est la place accordée à la valeur de ma vie dans l’autorité rabbinique et halakhique?» me demande Ariele Mortkowitz, modératrice du “Online Panel Discussion: Mikvah and Covid-19” (“Panel de Discussion Virtuelle: Mikvé et Covid-19”), tenu le 1er avril 2020.
Ariele Mortkowitz, directrice et fondatrice de «SVIVAH, communauté de Femmes Juives», souleva cette question, chargée de sens, à la fin du panel, telle une façon de poser LA question la plus importante : les autorités rabbiniques prennent-elles les femmes en considération lorsqu’elles décident des lois halakhiques, en particulier celles qui concernent directement les femmes?
À la fin janvier, j’ai donné une conférence à l’institut du Hadassa Brandeis Institute à propos du rôle de Facebook dans le mouvement féministe moderne orthodoxe. J’ai conclu que les médias sociaux donnent aux femmes une audience et le pouvoir de créer des structures sociales de connaissance et de nouvelles hiérarchies au sein de la communauté religieuse qui diffèrent des hiérarchies traditionnelles masculines. À ce moment-là, je ne pensais pas que nous allions atteindre le niveau actuel de la crise du COVID-19. Je vois à présent que la crise a renforcé les plateformes de média sociaux pour les femmes tout en diminuant l’influence des hiérarchies juives traditionnelles, tant en Israël qu’à l’étranger.
La pandémie du COVID-19 amène des défis pour les couples et les familles pratiquant la Halakha - ceux qui conservent les lois de pureté familiales. Une femme devrait-elle aller au mikvé à la fin de ses menstruations, et permettre au couple des relations intimes, ou doit-elle reporter ce rituel jusqu’à la fin de la pandémie ? Pour prendre cette décision, il y a plusieurs points à considérer. Est-ce un besoin essentiel ? Il y a-t-il une alternative halakhique sans danger ? Peut-on en créer une ? Comment peut-on s’assurer que les femmes ne soient pas exposées au virus au mikvé, ainsi que sur le trajet ? Que se passera-t-il si le gouvernement interdit l’ouverture des mikvés ? Qui a autorité pour guider les familles en cas de fermeture des mikvés ?
Une réponse est claire. Aussi bien le Rabbinat d’Israël, qui se declare représentant l’establishment halakhique orthodoxe en Israël et à l’étranger (voir en Hébreu dans Unbuttoned - The Disputes That Split Religious Zionism, 2019, par Yaïr Ettinger) que le Rabbinical Council of America (RCA - Conseil Rabbinique d’Amérique) ont décidé que les femmes devraient s’immerger comme d’habitude, tout en respectant les règles de distanciation sociale et de désinfection sur place. Ils ont choisi de continuer à suivre les règles de pureté familiales Juive traditionnelles mises en place depuis des milliers d’années.
Des femmes consultantes halakhique (yoatzot halacha), docteures, et activistes féministes orthodoxes répondent de façon plus nuancée. Certaines combattent activement afin de faire cesser les immersions mensuelles. Elles veulent éviter aux femmes qui utilisent le mikvé et les personnes employées dans les mikvé d’être infectées avec le virus et de potentiellement répandre ce dernier dans leurs familles et la société.
De façon intéressante, nous voyons une nouvelle catégorie émergente apparaître - des mouvements embryonnaires de femmes sur les médias sociaux. Les femmes modernes orthodoxes en Israël ont formé plusieurs groupes Facebook, avec des noms tels que «Immersed in leisurely women» (Femmes immergées naturellement - «Tovlot Be’naknat»), «I am religious feminist and I also don’t have a sense of humor» (Je suis religieuse féministe et aussi je n’ai pas le sens de l’humour”) et «Halachic feminists» (Féministes halakhiques). Bien que certains groupes Facebook existaient avant la crise du COVID-19, tous ont exprimé leur outrage sur les plateformes sociales à propos des directives sur les mikvé pendant la pandémie.
Lors de longues discussions à propos des obligations religieuses dans une époque d’un virus potentiellement mortel, leur détermination tient compte des thèmes d’adhésion à l’éloignement des époux requis par les lois juives orthodoxes, et le pouvoir de l’establishment rabbinique sur le public Israélien et à l’étranger. Efrat Tamir du groupe publique « I am religious feminist, and I also don’t have a sense of humor » a écrit le 22 mars, dans ce qui a semblé être un commentaire cynique que j’ai traduit de l’Hébreu, « Bien sûr que cette génération de décisionnaires va ordonner que l’on continue à s’immerger dans le mikvé. Après tout, ils nous ont dit pendant des années que grâces aux femmes vertueuses, nous avons été libérés d’Égypte. Alors le Corona ? Une simple tâche pour nous. Allez-y, femmes vertueuses. Allez-y et immergez-vous dans le mikvé près de chez vous. Mettez-vous en danger vous et vos enfants. Vos parents et la population générale viendront en contact avec vous. Et sauvez le peuple d’Israël du Corona. »
Certains expriment un point de vue opposé. Le même jour, dans le groupe privé «Halachic feminist», une femme, en réponse à plusieurs points de vue opposés à l’immersion, a témoigné en faveur de l’utilisation des mikvés publics, malgré le risque impliqué. Elle m’a donné la permission d’utiliser et traduire son commentaire, tandis qu’elle maintient ses propos. « Vous savez quoi ? Si je devais, que D.ieu m’en préserve, attraper le Corona, je serai plutôt fière et heureuse d’avoir été au mikvé. Je le ferai avec la tête haute et une immense fierté !».
L’un des résultats significatifs et pratiques de ces discussions en Israël est le Manifeste de la Rabbanit Sarah Segal Katz et Rabbanit M.D. Hanna Adler Lazarovich, dans lequel elles affirment que les mikvé devraient être pour l’instant fermés. Elles expliquent que sans coordination entre le Ministère de la Santé et le Ministère des Affaires Religieuses concernant la supervision des mikvés, l’entière responsabilité retombe alors sur la préposée du mikvé : la balanit. Et comme il n’y a pas de supervision sur l’état sanitaire des mikvés, la situation pose un réel danger pour le public. Par conséquent, les femmes ne devraient pas venir s’y immerger.
Il existe un discours similaire aux États-Unis. Dans plusieurs groupes Facebook qui ont démarré en Amérique du Nord, et donnent la parole à des voix du monde entier telles que «RisingTide» (Marée Montante), «I’m also fed up with the way women are treated in Orthodoxy» (J’en ai également assez de la façon dont les femmes sont traitées dans l’Orthodoxie) et «Halachic/Religious Discussion Group for Women» (Groupe de discussion Halakhique/Religieuse) des membres expriment leur frustration. Sarah Bronzite, membre de « I’m also fed up with the way women are treated in Orthodoxy» a écrit le 14 mars « ...cependant, même dans cette époque sans précédent, l’une des pratiques qui n’a pas été annulée (sauf si une personne a des symptômes) est… le mikvé! Pourquoi ? POURQUOI ? Pourquoi les Rabbanim font des exceptions pour tout le reste sauf cela ? Pourquoi un leader de jeunesse a le droit de rester à la maison mais pas la balanit ? Pourquoi les rabbanim peuvent paskin (décider) qu’il n’est plus convenable pour dix hommes de se rassembler dans une même pièce (même avec plus d’espace entre chacun) mais que les femmes mariées après leurs règles ont toujours le devoir d’aller dans un endroit qui, par définition, a beaucoup plus de surfaces partagées ? Pourquoi ne serait-ce pas raisonnable de demander aux FEMMES ELLES-MÊME de faire appel à leur jugement et de ne pas se rendre au mikvé si cela leur éviterait tout risque ?»
Ce débat global mené vers une prise de conscience, mais pas vers des énoncés sans équivoque tel que dans le débat Israélien. Quoi qu’il en soit, beaucoup de femmes cherchent en ligne une alternative plus sûre. Ce post a reçu des douzaines de commentaires, incluant un appel à de l’information vitale et pratique. En commentaires, une personne s’est demandé directement, à propos d’une alternative, si les rabbins pourraient simplement permettre dans le temps présent les relations sexuelles sans obligation de Mikvé ? Ou si nous pourrions utiliser de l’eau envoyé par un réseau séparé vers les salles de bain de résidences privées ?
JOFA (le «Jewish Orthodox Feminist Alliance» - Alliance Féministe Juive Orthodoxe) a partagé l’article de Rabba Dr Carmella Abraham sur sa page Facebook, soulignant sa conclusion. « Laissez-nous considérer d’autres options halakhiques sans danger pour les femmes qui en ont besoin (par exemple, les femmes avec des problèmes de fertilité) jusqu’à ce qu’on puisse réouvrir nos Mikvaot en toute sécurité. Fermer nos Mikvaot en prévision du pic à venir serait probablement la plus responsable et urgente des réponses communautaires nécessaires actuellement. »
C’est l’une des seules déclarations faisant autorité au sein des groupes féministes Américains Orthodoxes sur les médias sociaux et qui est basé sur le Manifeste Israélien. En fait, dans ces groupes, on peut trouver de nombreux rapports sur ce qui se passe dans les mikvés, bien que dans les groupes Israéliens, je n’ai pas vu de rapports similaires provenant d’autres pays. C’est probablement parce qu’Israël est un pays avec une autorité juive centralisée. Les yeux des communautés juives du monde entier surveillent de près ce qui se passe en Israël à propos de cette problématique.
Une autre solution halakhique proposée par les groupes religieux Israéliens sur Facebook est l’immersion à la maison. La décision halakhique détaillée par le Rabbin Haïm Amsalem a été diffusé sur ce média social par sa fille, Efrat Chocroun, et a été accueilli avec sévérité par des personnalités importantes, tel que la Rabbaït Tirza Kelman, dans le groupe «halachic feminist». Ce qui aurait pu être une solution pratique au problème est finalement devenu irréalisable dans une baignoire classique : l’immersion rituelle requiert de l’eau non issue du robinet ainsi qu’une immersion complète. La controverse autour de cette décision halakhique démontre les critiques de ce groupe ainsi, plus important encore, que leur engagement profond envers la halakha.
Pendant ces discussions en ligne, des femmes activistes en Israël et aux États-Unis ont exprimé leurs points de vue sur des panels Zoom. Deux évènements ont pris place dimanche 1er Avril dernier et ont été enregistrés. Les similarités et différences entre les panels ont illustré la relation entre le féminisme moderne orthodoxe entre les deux pays, mais cet article sera pour une autre fois.
En plus du Manifeste, les conseillers halakhiques de Nishmat ont publié leur lignes directrices pour chaque aspect de l’immersion et de la pureté familiale sur leur page Facebook ainsi que dans de nombreux groupes Anglophones et en Hébreu, tandis qu’ils ont continuellement mis à jour leurs données dépendamment de la réalité sur le terrain des développements du Corona. Ils sont disponibles pour du counselling personnel, tel qu’ils le sont depuis deux décennies. De plus, ces conseillers halakhiques travaillent localement auprès de communautés juives à l’étranger.
Dans les récentes semaines, les auteurs du Manifeste, Sefal Katz et Afler Lazarovich, en collaboration avec l’institut ITIM, ont commencé à récolter des données de la part de femmes et de Balaniyut à propos des mikvés à travers Israël, vérifiant principalement si les mikvés suivent ou transgressent les directives de santé. Ils ont publié leurs sondages sur les médias sociaux et analysent les données recueillies continuellement. Ces informations sont disponibles pour toutes les femmes et leur permettent de prendre des décisions informées concernant les mikvés.
L’effervescence autour de cette problématique, des questionnaires postés sur les réseaux sociaux à la publication des orientations Halakhiques, des conseils personnels et du Manifeste, indique le lien direct entre les réseaux sociaux et l’activisme. Facebook permet aux femmes de partager avec d’autres femmes et de se mobiliser, de se rebeller contre des organismes institutionnalisés tels que le Rabbinat en Israël ou le Conseil Rabbinique RCA aux États-Unis. Il démontre la possibilité d’une croissance du bas de l’échelle vers le haut dans l’autorité halakhique pratique.
Ce phénomène ne s’est pas produit sans précédents : il a été précédé de phénomènes tels que l’apparition de bourses d’études en Torah pour les femmes, la formation de conseillères halakhiques aux questions de pureté familiale et l’arrivée des réseaux sociaux auprès du public religieux.
Par ailleurs, ce n’est pas la première fois que les femmes exploitent les réseaux sociaux pour obtenir un statut dans la sphère religieuse. Il y a cinq ans, un procès tenu par la Cour suprême Israélienne a conduit à la promulgation de la « loi Mikvé-2016 », permettant une plus grande liberté religieuse pour les femmes s’immergeant dans les mikvés du gouvernement. Cette lutte a été menée principalement sur les réseaux sociaux et a permis aux femmes d’influencer à la fois la loi civile israélienne et la pratique de la Halakha.
À présent, en période de pandémie mondiale, les femmes ont choisi d’associer connaissances médicales, connaissances de la Torah et activisme public. Elles refusent d’être passives ou d’attendre que les dirigeants halakhiques masculins ne les « remarquent ». À la place, elles agissent en tant que décisionnaires de leur propre chef et pour elles-mêmes. Ceci, Mesdames et Messieurs, est une véritable révolution pour l’Orthodoxie.
Le Dr Moria Ran Ben-Hai, PhD, est une chercheuse Israélienne sur le développement du féminisme orthodoxe en Israël et aux États-Unis depuis sa création à nos jours. Après son service national (Shérout Léumi) en tant que Madriha puis étudiante à la Midrasha Lindenbaum en Israël, elle a complété ses études à l’Université Bar-Ilan. Son doctorat a servi d’étude de cas sur la vie du Professeur Alice Shalvi, sur le sujet des changements dans le statut des femmes en Israël entre les années 1970 et 2000, tandis que le féminisme religieux a également débuté en Israël et aux États-Unis. Moria a choisi d’y concentrer ses recherches.
Elle a également fait ses études postdoctorales à l’Institut Hadassah-Brandeis de la région de Boston. Ses recherches y ont porté sur l’évolution du mouvement Féministe Orthodoxe en Israël et aux États-Unis.
Elle est elle-même Juive Orthodoxe et Féministe et c’est pourquoi elle aime tant ses recherches. Moria, son mari et leurs trois enfants vivent à Petah Tikvah.




