Ella-Noar, projet de clinique juridique de rues pour les jeunes
Par Beatrice Coscas-Williams. 7 juillet 2020
Il y a maintenant , 25 ans, toute juste sortie de l’adolescence, j’ai immigré de France pour vivre en Israël. Si je devais me rappeler de la sensation la plus présente pendant mes premières années dans cette nouvelle vie, c’est celle du manque de mots et de connaissances pour m’exprimer et m’intégrer à la société israélienne. Il m’a fallu plusieurs années afin de dépasser ce sentiment d’impuissance.
Ce sentiment d’impuissance fait aussi partie du quotidien des jeunes immigrants de France . En manque de repère. ils ne connaissent ni les codes, ni les règles et restent en marge de la société israélienne.
Ma première rencontre avec les jeunes olims à lieu suite à un tragique accident il y a cela neuf ans. Dans la nuit du 17 juin 2011, trois jeunes adolescentes, olot hadashot de France âgées de 16 ans ont perdu la vie dans une explosion de gaz au cœur de la ville de Netanya. Nous avons décidé d’aller vers eux (El-Anoar en hébreu signifie « vers les jeunes ») dans les lieux où ils se retrouvent et aux heures où ils rencontrent. L’objectif était de montrer une présence, être attentif, conseiller, informer. A la présence et à l’écoute, se sont ajoutés aussi les conseils et les informations dans le domaine du droit.
Cela a été une chance de pouvoir être là, écouter et informer des jeunes qui se trouvent souvent sur le fil entre intégration et délinquance, entre responsabilité citoyenne et rejet de la société. Pendant plusieurs années, j’ai appris auprès de chacun d’entre eux à comprendre, à ne pas juger, et à proposer des clés plutôt que des réponses. J’ai appris qu’une écoute empathique et la transmission de conseils dans un environnement qu’ils connaissent est un pas de plus vers leur intégration. J’ai aussi découvert l’ampleur de leurs difficultés et l’écart existant avec les autres adolescents du pays. L’absence de mots et l’absence de connaissance des règles et des institutions sont remplacées par un repli sur soi et parfois même par de la violence ou des comportements à risque.
En parallèle de cette rencontre, j’ai découvert dans le cadre de mon travail de chercheur à la faculté de droit de Bar ilan, l’utilité et l’importance des cliniques juridiques. Ces lieux mêlent études académique et apprentissage de la pratique du droit et permettent l’accès à la justice à des personnes en difficulté. Malheureusement, les groupes les plus précaires, et en particulier les adolescents, et les olims ne connaissent pas l’existence de ces cliniques.
La rencontre avec les jeunes et des recherches en droit sur la place de l’humain dans une justice qui évolue m’a menée à imaginer un projet universitaire.
Avec Ella-Noar j’ai rêvé de mêler ces deux mondes.
J’ai rêvé d’ un projet dans lequel des étudiants iraient vers les jeunes .
J’ai rêvé d’un projet qui soulignerait une autre face de la justice différente de celle qu’on rencontre dans les cabinets d’avocats et dans les tribunaux : une justice du quotidien, accessible et ouverte à toutes et à tous et surtout aux plus vulnérables.
“Peu de choses aident un individu davantage que de lui donner des responsabilités et de lui faire confiance“ disait Booker Washington lors d’un discours sur l’émancipation du peuple noir américain.
Cette rencontre entre des étudiants à l’aube de leur vie professionnelle, et des jeunes à l’aube de la vie adulte est avant tout une rencontre solidaire. Parce que, transmettre les outils du droit ce n’est pas uniquement transmettre un savoir. C’est aussi apprendre à utiliser les mots qui remplaceront l’ignorance et la violence.


