La manifestation organisée samedi soir à Tel-Aviv par des travailleurs indépendants et des salariés visant à faire reconnaître leurs droits sociaux et à faire valoir leurs légitimes revendications en ces temps difficiles de corona, marquent, à n’en point douter, un tournant significatif dans la vie démocratique d’Israël.
En quoi s’agit-il d’un tournant ?
Cette manifestation non-violente, bien au-delà du fait qu’elle ait mise en exergue les lacunes criantes d’un système économique inégal qui devrait par ailleurs faire l’objet d’une sérieuse réforme, a eu le mérite de mettre en lumière un point d’une extrême acuité, celui du pouvoir du peuple. Le refus absolu des organisateurs de permettre aux politiques de prendre – d’accaparer- la parole ce soir-là est, sans l’ombre d’un doute, le signe avant-coureur témoignant que les Israéliens dans leur grande majorité aspirent à recouvrer leur voix volée par leurs élus. Les élections israéliennes constituent un véritable rapt de la confiance citoyenne. Comment Tsahi HaNegbi, le fils de la célèbre héroïne du LeHi Gueoula Cohen, a pu oser tenir des propos insultants à l’encontre de familles israéliennes n’ayant plus de quoi se nourrir honorablement : « ce ne sont que des bêtises ! ».
Dans un pays où le bulletin blanc n’existe point, l’Israélien se doit de choisir un parti et un programme défini, le plus proche de sa sensibilité politique. Or, le jeu politique israélien encourageant les arrangements, nous devrions plutôt dire les « combines »de coalition, entraîne souvent les élus politiques à ne point tenir leurs promesses électorales et à faire croire que le contexte politique les a contraints à s’adapter à leur nouvelle situation. L’on assiste ainsi à une usure croissante de la confiance octroyée aux politiques discrédités par l’ineptie de leurs propos, de leur inaction et de leur coupure totale de la base citoyenne. Toutes les classes politiques touchées par ce discrédit finissent par disparaître de la scène politique. Ainsi les partis Kadima et même Avoda (Ex- Mapaïhistorique) ont disparu. Le parti Kahol-Lavan (Bleu-Blanc) mené par Benny Gantz, en l’absence de politique sociale définie et embourbée dans des luttes stériles avec le Likoud, connaîtra certainement la même destinée. Le Likoud, aujourd’hui le parti d’un seul homme aussi charismatique que machiavélique, Benyamin Netanyahou, finira par éclater dès lors que son principal dirigeant ne sera plus aux rênes du pouvoir. Comment, de plus, accepter que dans un régime démocratique autant de dirigeants du Likoud suspectés de corruption soient encore au pouvoir ? Comment expliquer au peuple que Haïm Katz, ex-ministre des Affaires sociales, suspecté de corruption, ait bénéficié de la part de la Knesset, tous partis confondus, de l’immunité parlementaire ? Les politiques seraient-ils au-dessus des lois ?
Finalement, après trois élections consécutives en moins d’un an, au cours desquelles aucune des parties ne fut capable de s’accorder en faveur du bien collectif, que s’est-il depuis produit sur le plan social ?
Comment expliquer au peuple, au moment même où le pays est ravagé par le virus du corona, qu’une pléthore de trente-trois ministres représentant à eux-seuls un budget d’un milliard de shekels (sur 3 ans) soit quasiment incapable de collaborer ensemble et de coordonner toute action en raison de leurs différends politiques ?
L’apparition du coronavirus pourrait être la cause catalysatrice d’un éveil profond de la conscience politique au sein de l’ensemble de la Nation. Les clivages, tendances droite/ gauche, générés généralement par des choix de politique étrangère ou par la question israélo-palestinienne, devraient être dépassés si l’on désire réformer le système social. Les menaces fondamentales pointées par les politiques au pouvoir ne sont point l’Iran ou le Hamas mais le déclin intérieur causé par les criantes iniquités d’ordre social. Rappelons-nous que le Royaume unifié de Salomon s’effondra en raison de fortes disparités sociales volontairement ignorées par son propre fils Roboam (I Rois 12 : 11).
Il serait grand temps qu’un parti politique composé d’hommes et de femmes incorruptibles, portés par une forte aspiration sociale, décident, toutes tendances confondues, de changer la face démocratique d’Israël. Paradoxalement, cette période complexe de corona s’avère propice au citoyen israélien pour ne plus se taire et changer la face démocratique d’Israël. Cela est tout à fait possible, si l’on pense, toute proportion gardée, que les partis écologiques, en France, ont été les grands vainqueurs des dernières élections municipales.
Retenons la grande leçon du philosophe Etienne de La Boétie qui, très critique à l’encontre de tous les pouvoirs, écrit dans son œuvre majeure « Le Discours de la servitude volontaire » (1576) :
« Soyez donc résolus à ne plus servir et vous serez libres ».
Haïm Ouizemann fait son Alyah en 1989. Diplômé de l’Institut des Civilisations et Langues Orientales de Paris (INALCO), il enseigne la Bible (TaNa’Kh), sa langue, son éthique, son histoire et encourage le dialogue interreligieux dans le respect de l’autre. Végétalien par conviction morale, Haïm rêve d’une ère nouvelle où les grandes spiritualités pourraient se rencontrer en vue d’instaurer un monde meilleur. Certifié du “Israeli Center For Political Training”, Haïm préconise la réforme du système électoral israélien et appelle au renouveau de la culture politique de l’Etat hébreu.



